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Numérisation : les hommes ont besoin de savoirs et de saveurs

Bernard Stiegler

Résumé : Les grandes institutions patrimoniales ont intégré qu'il leur était essentiel de numériser les fonds qu'elles détiennent. Aujourd'hui, il devient crucial de fournir aux publics de nouveaux instruments collaboratifs afin de rendre l'archive « active ». ces publics pourront ainsi intervenir, au travers des réseaux qui se mettent en place, afin de partager leurs savoirs. L'émergence d'un public d'amateurs s'emparant de ces techniques numériques contribuerait alors pleinement à la diffusion de la culture. Entretien avec Bernard Stiegler.

Bernard Stiegler est Directeur du département du développement culturel du Centre Georges Pompidou, Bernard Stiegler, philosophe - auteur d'une vingtaine d'ouvrages - est docteur de l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Il a été directeur de programme au Collège international de philosophie, professeur à l'UTC (Université de Compiègne), directeur général adjoint de l'Institut national de l'audiovisuel puis directeur de l'Institut de recherche et coordination acoustique/musique (Ircam).

La numérisation des fonds est devenue un enjeu majeur pour les grandes institutions patrimoniales depuis la constitution du réseau Internet en 1992. Nul ne conteste plus cette nécessité.
Aujourd'hui, il ne s'agit plus simplement de numériser, mais de fournir les instruments d'accès tout à fait nouveaux que rend possible cette numérisation - et cette question concerne tout le secteur éditorial, toute la vie culturelle, tout le secteur éducatif, et bien sûr, les industries culturelles et les opérateurs de télécommunications.

Mais il faut bien comprendre ici que les technologies culturelles numériques, dont les technologies que l'on dit à présent collaboratives sont les formes les plus avancées, bouleverse le modèle industriel classique qui repose sur l'opposition producteur/consommateur - qui s'est imposée dans le monde culturel à travers les industries de programmes comme opposition entre émetteur/récepteur sur une base technologique. Le remplacement de l'émetteur par le serveur rend ces oppositions caduques.

Les communautés collaboratives

La conservation du patrimoine sous forme numérique étant acquise, se pose maintenant la question de la constitution des communautés collaboratives, c'est-à-dire de la construction d'outils de l'intelligence individuelle et collective dans un monde numérisé - générant des métadonnées à travers ce que le philosophe Gilbert Simondon appelait un processus d'individuation collective.

Depuis quelques années, les technologies d'annotation et d'indexation qui sont à l'origine de ce que l'on appelle le Web 2 ont induit de nouvelles pratiques, telles les technologies wiki, tandis que des services d'hébergement et de diffusion nouveaux, eux aussi souvent fondés sur l'indexation par le destinataire, se multipliaient, accueillant ce qui relève aussi bien de l'autoproduction que d'activités plus professionnelles. Le groupe Radiohead a ainsi sorti récemment un « album » directement sur Internet, court-circuitant les distributeurs. Or, je ne pense pas que ce fut dans le seul but de faire parler de lui. On voit ici que la « chaîne de valeurs », comme disent les investisseurs, est en train de se recomposer.

Il existe des sociétés de distribution musicale qui réfléchissent à de nouveaux modèles dans lesquels la notion de catalogue n'existerait plus. Elles offriront d'autres sortes de services et créeront des dispositifs d'un genre nouveau pour les amateurs de musique, leur permettant de ne pas demeurer enfermés une écoute passive. Ils pourront ainsi intervenir en annotant la musique, en la critiquant, en l'analysant, en faisant partager leur écoute et le sens qu'ils lui donnent. Grâce à ces dispositifs, à ces appareillages, ils se la réapproprieront. La numérisation engendre en effet un nouveau type de comportements qui exige, de la part du public, de nouvelles organisations collectives, de nouveaux outils, de nouveaux savoir-faire. C'est dans cet esprit que j'avais lancé à l'Ircam (Institut de recherche et coordination acoustique/musique) le projet Semantic HiFi en collaboration avec Sony.

Rendre l'archive active

Les grandes institutions patrimoniales sont désormais confrontées à un nouveau défi : comment rendre l'archive « active » ? Car, actuellement, les documents, quelle que soit leur nature, sont générés par des sources multiples et amenés à circuler, à devenir à leur tour archive, non au sens canonique, certes, mais comme objets enregistrés et pouvant être diffusés. Il existe évidemment des lieux patrimoniaux indispensables et une archivistique qui ne l'est pas moins : elle est garante de la fiabilité de ce qui est mis à disposition et conservé. Mais le grand public, cela constitue un élément nouveau, peut lui aussi « renseigner » les documents, et en produire, alors qu'il ignore tout de l'archivistique. Comment alors valoriser ces documents ? Comment permettre d'enrichir les façons de renseigner un document, pour le public, à partir des pratiques confirmées des archivistes ?

Les mutations techniques permettent en effet à chacun d'avoir accès à des mémoires de stockage, des modes d'indexation, de diffusion via Internet. Dans ce contexte, l'enjeu est de donner de nouveaux outils tant aux publics qu'aux professionnels, afin qu'ils puissent intervenir dans ce système nouveau qui se met en place.

Développer des appareils critiques

Au Centre Pompidou, dans le cadre de l'Institut de recherche et d'innovation (IRI) que j'y ai créé en 2006, nous développons le logiciel « Lignes de temps » qui permet à des professionnels, des enseignants, des étudiants et des amateurs de cinéma de documenter des films dans le flux à l'aide de catégories dynamiques. Il permet ainsi de former des appareils critiques que nous appelons des regards signés, et de décrypter et commenter les films, d'échanger des points de vue sur eux, de faire valoir ses analyses : de constituer ce que nous appelons des espaces critiques. Un public « d'amateurs » ne se contente pas de voir les films : il cherche à les comprendre et à les partager. Pour l'instant, les techniques d'annotation sont encore sous-développées par rapport à ce que permet la numérisation, mais elles sont appelées à se développer se façon spectaculaire : les structurer pour rendre accessibles les fonds numérisés beaucoup plus largement accessibles est une priorité à laquelle s'attache l'IRI.

Aussi pauvre que cela puisse paraître, et quoi que l'on puisse penser de ses contenus, YouTube existe, et c'est rendu possible par une indexation très sommaire mais collaborative - et quand Tony Blair félicite Nicolas Sarkozy lors de son élection à la présidence de la République, il le fait sur YouTube : c'est un signe historique. Désormais, chacun peut « patrimonialiser », classer et gérer ses traces. Les institutions culturelles et patrimoniales doivent être attentives à ce qui se joue et se transforme ainsi autour d'elles, car les générations montantes ont d'autres aspirations que la consommation. L'avenir est à la démassification et à l' « amatorat ».

Le temps des amateurs

Un amateur est une personne qui peut accéder à un dispositif, à un lieu d'échange, à une association qui lui permet d'entretenir des relations soutenues à des objets de culture, d'avoir des activités suivies, régulières. Aujourd'hui, c'est le réseau qui héberge de tels dispositifs, via des instruments spécifiques, existants et à venir. J'ai créé l'Institut de recherche et d'innovation pour faire émerger les nouveaux modes d'adresse au public requis par l'âge numérique. Un amateur, qu'il soit collectionneur, peintre du dimanche, joueur de football ou d'échecs, mélomane, etc. dispose d'une capacité critique, sait discerner, argumenter, défendre un point de vue. Ce savoir est précieux, et les industries culturelles l'avaient largement détruit. Une véritable culture industrielle est en train de se former, qui dépasse l'opposition des producteurs et des consommateurs, et qui repose sur une « économie de la contribution » - qui fut l'un des sujet des « Entretiens du nouveaux monde industriel » que l'IRI a récemment organisés au Centre Pompidou avec Cap Digital et l'Ensci (École nationale supérieure de création industrielle). C'est une formidable chance qui permet de réarmer le regard, l'écoute et la lecture, de les instrumenter.

C'est à nous, les grandes institutions culturelles et patrimoniales, de former cet « instrumentarium » du XXIè siècle. Les hommes ont besoin de savoirs leur donnant accès à ces saveurs que sont les objets d'une culture, ils souffrent quand ils sont environnés d'objets vides et insipides. Tel est le véritable enjeu de la numérisation.

Propos recueillis par Philippe Raynaud
(Date de mise en ligne : 14/02/2008)

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