
Méditerranée audiovisuelle en friche, pays des deux rives de la Méditerranée qui s’ignorent en dépit de leur riche héritage commun, investissements européens frileux sur un marché pourtant prometteur... Faut-il désespérer de cette « mare médiaticum » chère au cœur d’Emmanuel Hoog, ancien président de l’Ina et de la Copeam ? Non, affirme-t-il, il faut agir ! À la veille de la tenue à Paris de la 17e conférence de la Copeam placée sous le signe de projets concrets, il explique comment cette association très représentative de l’audiovisuel euro-méditerranéen a largement contribué à faire prendre conscience aux décideurs politiques et professionnels de l’importance culturelle et économique de la structuration de leur espace audiovisuel.
La Méditerranée, cette « mare médiaticum », semble vous tenir à cœur. Quelle est votre vision de l’espace audiovisuel méditerranéen ?
Emmanuel Hoog : La réalité, c’est que le paysage audiovisuel méditerranéen est très déséquilibré, très fragmenté. Dans ce domaine, tout reste à faire : le Sud regarde le Nord, mais pas l’inverse, et il existe très peu de coopérations entre les deux rives. Nous n’avons pas de marché audiovisuel méditerranéen, alors que l’histoire nous a légué un riche héritage en commun. Nous avons en particulier une grande proximité culturelle avec les pays du Maghreb, avec lesquels nous partageons des cultures brassées, une langue, des diasporas. Il existe incontestablement une demande des deux côtés pour construire un espace audiovisuel partagé.
Comment expliquer que L’Europe ne consacre que 2 % de ses investissements extérieurs aux pays sud-méditerranéens, alors que l’Amérique du Nord en consacre 20 % à l’Amérique du Sud et le Japon 25 % à l’Asie du Sud-Est ?
E. H : Le maintien d’une zone de relative pauvreté éducative, sociale, économique au sud de la Méditerranée et la faiblesse des investissements européens expliquent la différence de croissance que nous avons avec les autres grandes zones économiques. C’est tout l’enjeu de l’Union pour la Méditerranée : il faut travailler avec des gens proches de nous, géographiquement et culturellement. L’avenir de la région euro-méditerranéenne réside dans un effort de codéveloppement socio-économique, qui inclut aussi des domaines comme la culture et les médias1.
L’audiovisuel doit donc aussi prendre sa part dans la structuration de l’espace méditerranéen : c’est un marché d’avenir, qui concerne plus de 700 millions de personnes !
La création d’un espace audiovisuel commun aux pays des deux rives de la Méditerranée passe notamment par la sécurité juridique des investissements : on rejoint là l’un des axes de la Copeam, le problème de la protection de la propriété intellectuelle dans les pays du Sud. Il faut arriver à mettre en place des espaces de régulation, qui leur permettent de reprendre la main sur leur paysage audiovisuel. On voit d’ailleurs des volontés se dessiner et de ce point de vue là, la TNT (télévision numérique terrestre) est une opportunité nouvelle.
Quel rôle la Copeam joue-t-elle dans la structuration de l’audiovisuel euro-méditerranéen ?
E. H. : La Copeam existe depuis 1996 sur une base représentative exceptionnelle : elle fédère en effet 130 acteurs issus de 26 pays représentant une large gamme de métiers, ce qui en fait une structure unique en son genre dans le bassin méditerranéen.
Par ailleurs, l’audiovisuel ne vit pas en état d’apesanteur : naturellement, il y a un certain degré de porosité entre l’évolution politique du monde méditerranéen et l’évolution de son univers médiatique. Aussi, le propos de la Copeam a évolué avec le temps, au gré des aléas de l’histoire de la Méditerranée de ces 15 dernières années.
Ainsi, l’émergence en 2008 d’une structure politique comme l’Union pour la Méditerranée, destinée à renforcer les liens entre les pays euro-méditerranéens, a ouvert de nouvelles perspectives à la Copeam, dont les actions de coopération, fondées sur des principes tels que le pluralisme ou la diversité culturelle, avaient jusque là un peu de mal à s’incarner dans des réalités professionnelles fortes. Par sa légitimité, par son ancienneté, par sa forte représentativité, l’outil Copeam joue un rôle unique et central dans le domaine de l’audiovisuel.
Quels sont les rapports de la Copeam avec L’Union pour la Méditerranée et la Commission européenne ?
E. H. : La Copeam est devenue l’interlocuteur privilégié de ces deux instances politiques pour tout ce qui touche à la mise en œuvre et à la définition des politiques en matière de partenariat euro-méditerranéen. Ainsi, les dix chantiers proposés par la Copeam au Caire en 20092 ont largement nourri la réflexion de la Commission européenne sur la mise en place d’Euromed Audiovisuel 3 – ce qui place sans doute notre organisation dans une position privilégiée lors de futurs appels d’offre. Ces institutions savent qu’elles peuvent s’appuyer sur une structure opérationnelle et dynamique comme la nôtre pour définir et mettre en œuvre des politiques. L’interaction des différentes sphères, audiovisuelle et politique, est nécessaire, et il est rassurant de voir que tous ces organismes s’inspirent les uns des autres, discutent les uns avec les autres pour inventer une vision commune de l’audiovisuel méditerranéen et développer des actions concrètes.
La Copeam se définit comme un « réseau de réseaux », une espèce d’interface ?
E. H : Effectivement, c’est un réseau parce que la structure elle-même est très légère : c’est une formule associative, avec un secrétariat général qui, historiquement, est basé à Rome, composé de cinq ou six personnes très mobilisées, chargées de coordonner 130 organismes, entreprises, institutions, regroupant plusieurs centaines de milliers de salariés, diffusant à elles toutes plus de 200 chaînes. On voit bien que cela ne peut être que l’animation d’un réseau et que la force de faire des choses ensemble dépend tout autant du dynamisme de ce secrétariat que de la bonne volonté des membres de la Copeam. Il faut aller toucher ces membres qui, eux-mêmes, disposent des forces éditoriales, des capacités techniques, des moyens budgétaires, des appuis politiques pour réaliser des choses.
La Copeam a-t-elle permis aux professionnels des pays du Sud de devenir des acteurs à part entière dans un espace audiovisuel partagé ?
E. H. : Beaucoup d’interlocuteurs, notamment des dirigeants de l’audiovisuel public, m’ont dit à quel point il est important pour eux d’être membre de la Copeam. Évoluant dans des paysages audiovisuels un peu fermés sur eux-mêmes, encore souvent sous monopole public – mais déjà bousculés par la politique commerciale satellitaire très dynamique des pays du Golfe – cela leur permet de s’insérer dans un paysage audiovisuel international. La Copeam n’est pas le seul endroit où ils peuvent le faire, mais ce lieu de rencontres leur offre une respiration et leur permet éventuellement de trouver de l’expertise, des argumentaires, une légitimité et aussi une nouvelle assurance par rapport à leurs gouvernements.
Vous avez placé votre présidence sous le signe de l’action. Comment avez-vous procédé ?
E. H. : Pour différentes raisons, la Copeam a eu le grand mérite, dans un période turbulente et difficile de l’histoire de la Méditerranée, de continuer à exister, de se réunir annuellement, de confirmer à chaque réunion l’intérêt des différents membres, États, organismes publics et privés qui en font partie. Et ce, grâce à mon prédécesseur, Habib Chawky Hamraoui, l’ancien directeur général de la télévision publique algérienne (l’ENTV, Entreprise nationale de télévision), qui, pendant six ans, a réussi à préserver et à renforcer ce capital sans lequel on ne pourrait rien faire aujourd’hui.
Quand j’ai pris la présidence de la Copeam en 2008, j’ai bénéficié de ce capital, et c’est sur la base du travail accompli que j’ai avancé. Il fallait proposer des projets concrets, rapides à mettre en œuvre, permettant d’agréger différents acteurs dans des logiques à géométrie variable. On ne peut pas faire fonctionner une structure comportant plus de cent membres en espérant qu’ils avanceront tous au même rythme. Les projets doivent être suffisamment fédérateurs pour concerner des acteurs en proportion significative, sur la base du volontariat. Sur la dizaine de projets identifiés, certains ont pu démarrer très vite : deux d’entre eux, Euromed News et MedMem, ont reçu des financements européens, montrant que ce fonctionnement est efficace. Et les huit autres projets sont en chantier au sein de commissions.
Parmi les chantiers importants, nous travaillons notamment sur l’idée de la chaîne de la Méditerranée, une vraie chaîne qui irait largement au-delà du dispositif de banque de programmes Terramed, piloté par la RAI3. Autre chantier absolument central : un observatoire méditerranéen des médias, avec un appareil statistique digne de ce nom, sans lequel on ne peut asseoir aucune politique commune.
Qu’en est-il du programme de la prochaine conférence de la Copeam en avril 2010 ?
E. H. : Nous avons a essayé de construire un programme très professionnel, comme c’était déjà le cas au Caire en 2009, avec un certain nombre de thèmes très concrets, très précis, comme les droits sportifs, la déontologie de l’information, la capacité de coproduire, la formation, qui avaient suscité beaucoup d’intérêt chez les participants. Cette conférence sera bien sûr placée sous le signe de la concrétisation des dix projets annoncés lors de la conférence du Caire en 2009, avec le bilan des projets déjà lancés et des chantiers à faire progresser.
Quel projet vous tient particulièrement à cœur ?
E. H. : J’espère que la chaîne de télévision sera au centre des débats. Le projet d’une chaîne méditerranéenne me semble crucial pour la construction d’un espace audiovisuel commun. Une chaîne élaborée ensemble pourrait nous aider à mieux appréhender la diversité et la complexité de ce monde. Si les chefs d’État et de gouvernement réunis en juin 2010 à Barcelone pour le prochain sommet de l’Union pour la Méditerranée pouvaient affirmer leur volonté de voir émerger cette chaîne, ce serait un signal politique très fort. Nous sommes à un moment important, avec l’occasion d’ouvrir des horizons totalement nouveaux.
Propos recueillis par Isabelle Didier, Ina
(Date mise en ligne : 07/04/2010 )
1. Cf. notamment la déclaration commune du sommet de Paris pour la Méditerranée à Paris, le 13 juillet 2008.
2. Cf.Résolution finale adressée aux chefs d’État de gouvernements euro-méditerranéens, Le Caire, 19 avril 2009.









