
Né en 1943 à Levanto, Paolo Garimberti a fait des études de droit avant de devenir journaliste à 20 ans et de faire une riche carrière dans la presse écrite. Il a travaillé pendant 17 ans pour « La Stampa », dont il a été correspondant à Moscou et envoyé spécial; puis pour « La Repubblica », de 1986 à 1993 (rédacteur dans le département de politique intérieure, puis rédacteur en chef et éditorialiste de politique extérieure). De 1988 à 1994 il a travaillé à la RAI comme analyste de politique extérieure pour le bulletin d’informations « TG3 », avant de diriger le bulletin d’informations « TG2 ». De retour à « La Repubblica » en 1994, il en deviendra le directeur adjoint de 2000 à 2004. Il fonde et dirige le site Internet « CNN Italia » de 2000 à 2003, chaîne d’information continue co-administrée par CNN et « La Repubblica ». P. Garimberti a présenté le talk-show de « Repubblica Radio TV » à partir de février 2005. Il est président de la RAI depuis 2009.
De par sa géographie et sa culture, l’Italie est un pays méditerranéen par essence. La RAI, le service public de radio-télévision italien, a toujours dédié naturellement une attention particulière à cette région, tant dans ses programmes que dans sa participation active à des politiques multilatérales euro-méditerranéennes. À l’heure où les mutations de nos sociétés ouvertes à la mondialisation s’accélèrent, le patron de la RAI, Paolo Garimberti, veut accentuer sa dimension internationale, qu’il considère comme une mission de service public. Il décrit non seulement ce que fait déjà la RAI en la matière, mais livre également une réflexion plus large sur la nécessité d’un tel engagement pour comprendre et accompagner ces mutations, en commençant par relever « le grand défi de la Méditerranée ».
La RAI accorde depuis toujours une attention toute particulière à la zone méditerranéenne dans le cadre de ses activités internationales. Quelles sont les raisons de ce choix ?
Paolo Garimberti : Avant toute chose, il convient de souligner la situation géopolitique de l'Italie, qui occupe une position « limitrophe » très particulière, située comme elle l’est au carrefour de grandes et de moyennes puissances, entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique. Cette situation – qui va de pair avec une certaine perméabilité du territoire italien face aux flux migratoires – fait que nous autres, Italiens, avons toujours pleinement conscience de notre dimension méditerranéenne.
Il faut en outre tenir compte d'un autre élément de nature géopolitique. On parle actuellement de moins en moins du G8 et de plus en plus de ce que l'on qualifie de « outreach 5 » (les O5 ou G5), les pays qui participent aux travaux et ont désormais été associés de manière permanente au G8. Certains envisagent déjà le G13 mais d'autres pensent déjà au G20 et certains, même, au G33. Ce ne sont pas tant les chiffres qui importent mais le fait que sont en train de s'affirmer, parmi les nouveaux acteurs, parmi les puissances politiques économiques mondiales, de nouveaux pays comme l'Arabie saoudite, l’Égypte, le Maroc, la Turquie …
Les multiples bouleversements sociaux, technologiques et économiques ne font qu’accentuer, eux aussi, cette ouverture sur tous les azimuts. Je pense, en particulier, à la transformation de nos sociétés nationales en sociétés multiethniques, au développement des technologies de communication, qui sont en train d'annuler les frontières géographiques entre les pays et les continents et, donc, aux nouveaux équilibres économiques qui sont le fruit de la mondialisation.
C’est pour toutes ces raisons que la RAI, en tant que service public de radio-télévision, s’est donné pour objectif, parmi ses nouvelles priorités, l'internationalisation de sa mission. Je sais bien que, face à des changements structurels si nombreux et si divers, la tentation de se refermer sur soi-même est parfois forte : c’est une réaction que j'estime myope et qui est contraire à la logique du service public, lequel est appelé à promouvoir l'intégration et, donc, la cohésion sociale. C'est notre devoir de nous ouvrir au futur, comme nous l'avons toujours fait. S'ouvrir non pas « en dépit » de la dimension nationale qui caractérise chaque diffuseur, mais, j'oserais dire, pour « mieux la servir », en contribuant à un développement plus harmonieux de la macro-région planétaire dans laquelle nous sommes appelés à agir, à savoir la région euro-méditerranéenne.
C'est là un fait : le nouveau contexte mondial exige le recours à des dimensions supranationales ou, plutôt, macro-régionales pour pouvoir agir avec plus d'efficacité, pour pouvoir mettre en place des partenariats stratégiques internationaux, pour pouvoir concurrencer les opérateurs commerciaux. C'est de cette conception que naît notre engagement en Méditerranée et notre soutien « naturel » à l'industrie audiovisuelle euro-méditerranéenne.
La RAI a dédié et dédie une attention toute particulière à cette région, étant convaincue que c'est ici, plus qu'ailleurs, que se jouent les possibilités de succès ou d'échec des politiques de coopération et de dialogue entre les différentes cultures et les différentes sensibilités. Sans vouloir être trop sentencieux, on peut dire que la croissance et la stabilité de la Méditerranée (au sens large) revêtent une valeur par elles-mêmes, mais qu’elles représentent également un banc d'essai incomparable en ce qui concerne la possibilité d'une croissance mondiale pacifique et stable.
Vos initiatives semblent mettre en évidence le fait que la RAI privilégie une approche multilatérale de la coopération dans cette zone. Qu'est-ce qui vous fait penser que cette modalité est la plus efficace ?
P. G. : De l’Inde à la Chine, des États-Unis à l'Afrique, de l'Europe au Proche-Orient, les différentes zones du monde dans lesquelles la RAI exerce sa mission et cherche de nouvelles opportunités sont nombreuses. Le caractère spécifique de chaque zone exige des approches ad hoc, étudiées spécifiquement.
C'est vrai qu’en Méditerranée, la RAI a depuis toujours privilégié une logique de la multilatéralité. C’est un parcours qui s’avère complexe. Et qui se présente fort ardu. C'est le seul cependant qui, selon nous, soit en mesure d’engendrer des résultats solides et durables. On assiste, à tous les niveaux, à une relance du système institutionnel multilatéral pour faire face aux défis qui se présentent dans les contextes internationaux les plus divers : que ce soit le contexte politique ou économique, environnemental ou énergétique. L'industrie audiovisuelle est, elle aussi, concernée, notamment parce qu’elle est chargée de raconter cette nouvelle complexité à ses différents publics, en la transformant en une occasion d’enrichissement culturel, en garantissant l'acquisition de nouveaux savoirs, l'élaboration d'une nouvelle conception du monde.
La RAI, forte d’une conception moderne du rôle et de la mission qui doivent être exercés par le service public, est depuis longtemps convaincue de l'importance de la coopération audiovisuelle dans le contexte international et dans le cadre du système des alliances internationales. C’est dans ce cadre que s'insère la participation très active de la RAI dans les principales associations de télévisions au sein de la zone euro-méditerranéenne que sont l’UER (Union européenne de radio-télévision), la Copeam (Conférence permanente de l’audiovisuel méditerranéen), le CMCA (Centre méditerranéen de la communication audiovisuelle) et l’Asbu (Arab States Broadcasdting Union). En tant qu’organisme de service public, nos problèmes portent sur les contenus, les informations, les programmes.
Le partage du savoir-faire, l’échange de nouvelles, la formation, les coproductions, la mise en valeur des produits de qualité (tels que les reportages et les documentaires) sont les instruments avec lesquels on construit quotidiennement le dialogue professionnel au sein et entre chacune de ces associations.
Pour donner un exemple pratique, seule la coopération trilatérale Asbu/Copeam/UER permet chaque jour (par le biais du circuit satellitaire de l’UER et grâce à la coordination de la télévision publique algérienne) un échange de nouvelles sur les problèmes culturels méditerranéens. De cette manière, chaque année, grâce au réseau ERN-MED, plus de 1 000 « sujets » sont échangés entre les télévisions de cette zone.
La coopération multilatérale a donné d'excellents résultats également et surtout dans les secteurs de la formation et des archives, secteurs dans lesquels les opérateurs euro-méditerranéens de l'audiovisuel possèdent de très hautes compétences, ce qui permet la réalisation de projets innovants comme, par exemple, Med-Mem, un projet cofinancé par la Commission européenne (Euromed Héritage 4) qui regroupe dix-huit organismes partenaires, avec pour chef de file l’Ina, en vue de la réalisation d'un portail culturel méditerranéen fondé sur des archives audiovisuelles. Med-Mem peut compter, parmi ses partenaires, sur la participation de la Direction RAI Teche, qui y exerce un rôle très important, aussi bien du point de vue technologique que de la formation.
De quelle manière la Méditerranée s'insère-t-elle dans votre programmation ?
P. G. : La coopération audiovisuelle, pour avoir un sens, doit nécessairement se traduire par des images. C’est cette idée qui sous-tend toutes les initiatives de coopération dans lesquelles la RAI s'est engagée au cours de ces dernières années. Je pourrais citer différents exemples, vu la richesse de notre offre « méditerranéenne » ; mais, celle-ci étant répartie « en gouttes de pluie » sur tous les programmes des quatorze chaînes de télévision actuelles de la RAI – RaiUno, RaiDue, RaiTre, Rai4, RaiSportPiù, RaiGulp, RaiStoria, RaiNews24, RaiScuola, RaiSatYoyo, RaisatCinema, RaiSatPremium, RaiSatExtra, RaiMed – , je me limiterai aux initiatives les plus spectaculaires. Parmi celles-ci, une place de choix revient sans aucun doute à « Mediterraneo ». Il s'agit d'un magazine d'actualité, coproduit avec France 3, diffusé sur quatre continents et en quatre langues, parmi lesquelles figure l’arabe, grâce à une collaboration avec l’Asbu. Un magazine suivi avec beaucoup d'intérêt par différents publics méditerranéens et qui représente pour nous un modèle de coopération bien établi, dont nous entendons nous inspirer également dans le cadre de coproductions futures.
En 2001, notamment sous la poussée de certaines intuitions qui sont nées dans le cadre de la Copeam, la RAI a lancé RaiMed, une chaîne satellitaire expérimentale en clair, diffusée en Europe et sur les rives de la Méditerranée, s'adressant en particulier aux communautés arabophones en Italie et à l'étranger mais également aux communautés italophones ou italophiles sur les rive sud et est de la Méditerranée. RaiMed, canal bilingue en italien et en arabe, fut l’occasion, il y a presque dix ans, de lancer une phase d’ouverture internationale, de recherche et d’expérimentation du service public de la radio-télévision italienne qui a inspiré, entre autres, des initiatives similaires au sein d'autres diffuseurs européens. Aujourd'hui, nous devons essayer d’intensifier davantage encore cet effort. Sans vouloir diminuer la valeur et les caractéristiques spécifiques de certaines initiatives nationales – lesquelles, par ailleurs, se multiplient de manière positive tout le long des rives de la Méditerranée – nous devons aujourd'hui exploiter à fond les occasions que nous offre la logique d’une approche supranationale pour arriver à exprimer, dans le domaine télévisuel également, la nouvelle complexité méditerranéenne qui est faite, en particulier, de réalités multiethniques et interculturelles inédites. Bien évidemment, faire une télévision « pour la Méditerranée » est très différent de faire une « télévision méditerranéenne ».
C'est à cette seconde exigence que répond le lancement, dans le cadre de la Copeam, de l’expérimentation représentée par Terramed, une vitrine de promotion des programmes à vocation méditerranéenne qui sont diffusés par les télévisions partenaires de l'association et qui a permis de donner une forme tangible à une idée que beaucoup ont promu par le passé, avec des résultats seulement sectoriels. C'est avec beaucoup d'orgueil que je peux affirmer que la RAI, en collaboration avec les télévisions de service public de l'Algérie (EPTV), de la France (France Télévisions), de l'Espagne (RTVE) et de la Tunisie (TT) – est parvenue à lancer une initiative unique en son genre et qui présente un énorme potentiel, à laquelle se sont désormais associés également Arte et la télévision publique de Malte.
Terramed en est à ses débuts. Mais il n’y a aucun doute que, grâce à cette vitrine, l'hypothèse de la création d’une chaîne méditerranéenne est désormais beaucoup plus proche. C'est justement grâce au succès de cette expérience que nous pouvons travailler de manière concrète à la poursuite d'objectifs plus ambitieux encore. L'intérêt que notre initiative a soulevé au sein des institutions et, en particulier, dans le cadre de l'Union pour la Méditerranée ne fait que confirmer toute la valeur du chemin qui a été parcouru.
Pour citer le titre de la conférence : quel est le grand défi de la Méditerranée ?
P. G. : Les opérateurs spécialisés dans le secteur audiovisuel ont, bien avant les autres acteurs économiques et culturels de la zone, misé sur l'espace euro-méditerranéen, convaincus de la richesse et du potentiel qu’il offre en matière de compétitivité au niveau mondial. La RAI est persuadée que la Méditerranée jouera un nouveau rôle dès qu'elle aura pleinement pris conscience de la force qui se dégage de ses facteurs d'unification. De la même manière que les télévisions du service public ont su devancer par le passé le processus de Barcelone, leur collaboration effective est en train aujourd’hui de devancer la zone du libre-échange. Nous avons déjà parié et nous continuons à parier sur la Méditerranée, sûrs de remporter le défi de la contemporanéité.
Ne serait-ce que parce que la Méditerranée est actuellement redevenue la croisée des chemins des grands flux culturels et économiques mondiaux et est davantage en mesure que d'autres, en raison de son histoire, de soutenir les nouveaux défis du XXIe siècle. J'insiste cependant sur le fait qu'il faut parler de « croisée des chemins ». En effet, nous devons nous rendre compte que nous ne pouvons plus nous borner à la « mer entourée de terres ». Notre cadre de référence actuel, quand nous parlons de la Méditerranée, va de l'Atlantique à l'Océan indien, du Maroc au Pakistan – incluant pour être précis la zone balkanique, entre l'Adriatique et la mer Noire. Dans ce contexte géopolitique, extrêmement étendu et composite, mais cohérent, dans lequel – comme disent les Français – « tout se tient », se nichent deux grands défis, du reste liés entre eux, pour les services publics : la lutte contre toute forme de fondamentalisme, d'une part, et la contribution à l'enracinement de valeurs partagées en matière de démocratie et de liberté, d'autre part.
S'opposer au fondamentalisme sous ses manifestations les plus diverses, enrayer sa diffusion, doit représenter le but commun de tous les interlocuteurs qui sont intéressés par le dialogue méditerranéen. Le poisson du fondamentalisme nage là où il trouve suffisamment d'eau. Fort bien, privons-le d’eau, voici un des véritables objectifs des services publics de la radio-télévision. Un objectif que l'on atteint, et ce n'est pas un hasard, par le biais d'une presse indépendante, d’une réelle liberté de critique et d’opinion, d'une information correcte, objective, transparente et indépendante. Ce sont justement ces principes que le fondamentalisme nie et rejette, parce qu'il se nourrit au contraire d'ambiguïté et d’équivoque, d'autoritarisme et de silences « complaisants ». C’est dans ce sens qu’il est très important que le dialogue méditerranéen s’instaure entre des partenaires qui voient les choses de la même manière, qui partagent les mêmes valeurs fondamentales, qui croient dans les mêmes vertus, qui veulent dans tous les cas élargir les espaces offerts à la démocratie. Justement parce que « tout se tient ».
Propos recueillis par la RAI et l’Ina
(Date de mise en ligne : 07/04/2010)









