Média global, cross media, bimédia…, derrière ces mots, une remise en cause de pratiques fondamentales du journalisme est à l’œuvre. Alors que la vidéo est désormais omniprésente sur le Web, les chaînes de télévision cherchent à organiser la circulation des informations collectées par leurs rédactions entre le Web et l’antenne. De nouvelles compétences, spécialisations, et formes d’écriture journalistiques se développent.
On n’écoute plus seulement France Inter : on la regarde. L’interview de la matinale est diffusée en vidéo sur le web. Le Figaro, lui aussi, n’est plus seulement à lire mais à voir. Buzz media, Talk…le studio du quotidien produit pour le web des interviews résumées dans le journal du lendemain. Les correspondants étrangers ou les journalistes experts des grandes chaînes comme TF1, France 2, tiennent leurs blogs….Un article sur le site Internet d’information Rue 89 mêle souvent textes, vidéos et sons, de façon fluide, composant un moment d’information multimédia. Les frontières entre les médias traditionnels, définis par leur support de diffusion – papier, ondes radio, TV – s’effacent.
Ce bouleversement touche profondément les médias d’information, ceux dont la matière première est le travail de journalistes. Désormais, dès le stade de sa production, cette matière première – texte, son, image – est un fichier numérique, qui peut circuler indifféremment sur les réseaux numériques. Quel que soit le support traditionnel auquel elle était destinée, elle converge aisément sur les plateformes web, mobiles… et cette évolution oblige les médias d’information à une mutation accélérée.
En effet, les flux numériques imposent le tempo. Les périodicités des médias traditionnels, fussent-ils d’information « chaude », étaient notamment liées à des délais incompressibles de fabrication matérielle : le temps d’imprimer et de transporter un journal, de tourner, monter, commenter des reportages, de les hiérarchiser et de les rassembler en un journal télévisé quotidien. Le réseau numérique permet l’immédiateté : vu, pris, mis en ligne. Pour l’actualité, le web a toujours un temps d’avance. Après lui, chaque média cherche l’équilibre entre fournir l’information plus vite ou avec plus de valeur ajoutée.
Convergence des médias, réinvention de l’information ?
Selon Serge Schick et Arnaud Dupont, du cabinet de conseil Headway International dans la dernière livraison de leur étude « NewsNext 2009 » sur « La convergence de l’information : Stratégies et dispositifs éditoriaux cross medias dans le domaine de l’information » : « La convergence s’inscrit dans un contexte de crise sévère et de perte de repères pour les médias d’information. Liée à l’arrivée de nouvelles générations aux habitudes de consommation radicalement différentes, à l’érosion des business modèles traditionnels dans l’industrie des médias en général et de l’information en particulier, la crise est structurelle. La crise est également conjoncturelle avec la baisse des revenus publicitaires liés à de moindres engagements des annonceurs. Cette "double crise" accélère le processus nécessaire de réinvention des médias de l’information. » Et ce alors que la monétisation des audiences sur le Web reste problématique.
Ce contexte a donné naissance au concept de média global dont les expériences les plus abouties concernent les médias d’information. De quoi s’agit-il ? Produire un contenu, ici l’information, et le décliner sous différentes formes pour différents supports afin d’élargir son public, rester en contact avec des audiences de plus en plus connectées, mobiles, et assurer le renouvellement de son public.
L’expression « média global » a été largement utilisée en France en 2008 à propos de la réforme de France Télévisions. On a parlé de transformer le groupe de télévision publique d’un ensemble de chaînes plus ou moins autonomes, en « média global » organisée comme une matrice, où les contenus, classés par genre, se déclineraient sur différents supports : chaînes, web, mobiles…
Dans le domaine de l’information, le concept de media global poussé à sa limite consiste à implanter dans les rédactions, comme cela a été testé en Floride au sein du groupe Tampa sous forme d’un vaste bureau – espace de travail circulaire et central – , une sorte de tour de contrôle. Ce « Newscenter » accède dans un serveur central à l’ensemble des informations adressées par les journalistes : texte, image, son, vidéo et les assigne et les édite pour les différents supports : texte et image pour l’imprimé, son pour la radio, texte, image, son et vidéo pour le web, résumés pour le mobile….
Dans ce que certains voient comme un « fantasme » de patron de médias, le même journaliste en reportage peut tourner une vidéo, enregistrer une interview, prendre des clichés, rédiger un texte… Dans un contexte de crise, l’enjeu du média global est de toucher davantage de public sur plus de supports, à coûts constants. Pour un groupe multimédia, la tentation serait de n’envoyer qu’une équipe, voire qu’un journaliste couvrir un même événement pour l’ensemble de ses supports, là où par le passé chaque chaîne, radio ou journal du groupe aurait fait son reportage. Mais du fantasme à la réalité, il y a encore loin.
Aujourd’hui, avec la mutation du Web – d’abord essentiellement formé de textes – vers une plate forme de diffusion généralisée de vidéo, la réalité du média global, c’est avant tout la migration généralisée des contenus vers les nouvelles plate-formes, comme le notent Serge Schick et Arnaud Dupont, dans leur étude : « Environ 80 % des contenus historiques sont disponibles sur le Web, pour atteindre des niveaux impressionnants sur les grands événements : 60 % des médias analysés ont diffusé l’investiture de Barack Obama en live sur leurs sites Internet ».
Global média signifie d’autant plus souvent bi-média (média historique + web) ou pur acteur web intégrant de la vidéo ( cf. Rue 89) qu’en France, il n’existe pas de groupes véritablement multimédia (presse, TV, radio, Internet), à l’exception peut être du groupe NextRadio TV (RMC, BFM TV, BFM Radio, 01 Net). Ce dernier, plus qu’une circulation « globale » de ses contenus, organise des passerelles entre ses différents médias.
Dans les chaînes de télévision « historiques », la tendance est aussi à la recherche de passerelles et de synergies entre rédaction « classique » et rédaction web et à l’évolution vers des profils de journalistes plus polyvalents. Sans pour autant que soit accomplie, ni même souhaitée, la « fusion » de toutes les compétences au sein d’un nouveau type de journaliste « shiva » auquel Lucas Menguet, reporter à France 24, auteur de webdocumentaire sur la Piraterie en Somalie mariant image, texte, son ne « croit pas ». Le média global, « c’est la mise en commun de compétences et de ressources au profit de l’internaute » renchérit Catherine Nayl, directrice de l’information de TF1. « Il ne s’agit pas de tout faire faire à tout le monde pour être moyen partout » confirme Olivier Abecassis, directeur général adjoint d’eTF1. L’équation économique pour l’information comme pour les autres contenus est de « les rentabiliser sur davantage de supports, d’éviter les doublons, plutôt que de produire au kilo des contenus à coûts réduits ».
Des organisations et des stratégies en construction
A la fin des années 1990, lors de la première bulle Internet, tous les médias traditionnels d’information ont créé des sites Internet et développé des rédactions dédiées. Après l’éclatement de la bulle, ces rédactions ont continué à vivre en périphérie de celles du média historique. Et ce n’est que depuis deux ou trois ans, en France, parfois un peu plus tôt ailleurs que les organisations se sont remises en quête de passerelles, de rapprochements…
Ainsi, à France Télévisions, c’est au sein de la filiale France Télévisions Interactive (FTVI) qu’une rédaction d’une trentaine de personnes réalisaient l’information pour les sites de l’ensemble des chaînes. Une partie est issue des services de télétexte, car paradoxalement, ce n’est pas des compétences audiovisuelles qui étaient recherchées, mais des gens capables d’écrire des textes, les reportages vidéo tournés par les équipes des JT des chaînes en étant l’illustration, explique David Botbol, en charge de l’information à FTVI. « C’est d’abord en tapant un mot clé sur Google que l’internaute arrive sur l’information du site d’une chaîne ».
Toutefois, depuis deux ans, au sein même de la rédaction de France 2, une équipe web de 10 personnes traite la vidéo pour le web. Les journalistes y montent, commentent et mettent en ligne les sujets tournés par des équipes de l’antenne sur le terrain, au sein d’un « Flash permanent » réactualisé de 8h à 23 h. Ils récupèrent aussi les sujets ou les images non diffusées à l’antenne, pour les proposer en « bonus » sur le web. Ils ajoutent à chaque reportage, diffusé dans les JT des chaînes du groupe, les mots clés et métadonnées qui permettent de référencer le sujet dans le portail info qui rassemble, en ligne, toute l’information vidéo réalisée dans le groupe.
Une première étape avant qu’à terme, peut-être, chaque journaliste associe lui-même à son reportage un titre, une accroche, des mots clés pour sa diffusion sur le web.
Au sein du groupe TF1, la rédaction web (TF1 News, 15 journalistes) a été intégrée à LCI (100 journalistes) depuis trois ans et une petite équipe dédiée à LCI Radio fait désormais partie de l’ensemble. Le rapprochement avec la rédaction de TF1 est en marche. Les équipes vont partager le même immeuble et le même système d’information, qui réunira dans un même serveur les images produites pour l’ensemble des supports. Les conférences de prévisions sont communes à TF1, LCI et Internet.
La rédaction web, qui réalisait essentiellement des contenus écrits, a intégré la vidéo à sa production depuis deux ou trois ans, détaille Pascal Emond, en charge de l’information du groupe sur le Web (TF1 News et LCI Radio). D’abord, en publiant sur le web les sujets vidéo réalisés pour les antennes, puis en tournant ses propres images, comme de mini-interviews d’un invité, pris à sa sortie du plateau de LCI et devant répondre, face caméra devant un ordinateur, à une question fictive posée par e-mail, dans un rendez-vous créé pour Lci.fr, « Vous avez un message ». Un format qui depuis un an, a été porté à l’antenne de LCI.
Ces allers-retours entre antenne et Web se multiplient à mesure que les journalistes des rédactions des antennes prennent conscience de l’importance du Web comme canal de diffusion. Des JRI (journalistes reporters d’images) expérimentés de TF1 partent désormais en reportage en ayant prévu une exploitation Web de leurs sujets. Du Pakistan, le journaliste Michel Scott envoie tous les deux jours pour le Web, une sorte de carnet de voyage - article et photos - tout en amassant les images d’une enquête qu’il montera à son retour pour l’antenne de TF1. Mathieu Dupont, 20 ans de métier, a rejoint, lui, l’équipe Web, pour y proposer une fois par semaine un « JT off » tout en images.
« Nos correspondants dans les bureaux étrangers collaborent à LCI Radio. Cela s’est fait très naturellement, au delà même de mes espérances. » poursuit Pascal Emond.
Si le passage au Web est, peut être, plus complexe, à TF1 comme sur les chaînes publiques, correspondants à l’étranger ou chroniqueurs spécialisés, souvent en quête de débouchés pour leurs sujets, s’emparent du Web pour y tenir blogs ou chroniques. Les JRI de France 2 ont créé leur propre espace sur le portail info du groupe : « La priorité reste d’alimenter l’antenne. Mais des énergies, des bonnes volontés et des initiatives individuelles se tournent vers le web » constate Pascal Emond pour qui cette tendance devrait s’amplifier avec la simplification des outils de publication en ligne, et parce que les nouvelles promotions de journalistes qui sortent des écoles « savent à la fois tourner et écrire pour le Web » . Pour autant, TF1 a plaidé auprès des écoles comme le Centre de formation des journalistes (CFJ) pour que la formation au métier de journaliste d’agence, autrefois socle fondamental tombé en désuétude, soit remise au goût du jour. Car la compétence des agenciers – réactivité et rapport concis des faits bruts – est la base indispensable pour l’information sur le Web.
Évidemment, l’évolution de chaque rédaction dépend de l’histoire du média. Certes, l’équipe « télé » classique - JRI, rédacteur, monteur - tend à se réduire. Elle n’a jamais existé en tant que telle dans les chaînes les plus récentes. Partout, la tendance est à plus de polyvalence : un journaliste sachant tourner, monter, enregistrer son commentaire et mettre en ligne son reportage. Mais rédactions traditionnelles et Web peuvent être « fusionnées, liées, séparées, il n’y a pas de modèle unique » constate Laurent Geffroy, du cabinet Greenwich Consulting, régulièrement consulté par des journaux ou des chaînes de télévision sur ces évolutions. Dans chaque média, cela dépend « des compétences, des parcours, des sujets traités, de l’impulsion du management des rédactions, de la volonté des actionnaires ».
Le journalisme au défi des réseaux instantanés et interactifs
Avant, le journaliste était celui était celui qui rapportait, vérifiait, analysait des faits pour les porter à la connaissance du public.
Le flux continu des réseaux numériques soumet ce processus à trois défis :
- celui de la temporalité imposée par le web : donner l’information immédiatement, en direct dès que possible ;
- celui de l’ouverture à tous les citoyens. Là où le journaliste cherchait à recueillir les éléments et les témoignages autour d’un fait et servait d’intermédiaire entre son public et ce fait, aujourd’hui, les témoins peuvent envoyer l’information eux-mêmes sur le réseau, sous forme de photos, de vidéos, de textes... La notion de « journaliste citoyen », quand les outils de recueil et de diffusion de l’information sont désormais à la portée de tous, semble rendre superflu le rôle de médiateur, confronte chaque journaliste à la question de la légitimité et de la spécificité de sa fonction ;
- celui du dialogue direct avec le public. Si les médias traditionnels ont depuis longtemps ouvert des canaux de dialogue - courrier des lecteurs de la presse écrite, questions des auditeurs ou des téléspectateurs dans des émissions, radio ou TV, saisine d’un médiateur - , désormais, chaque article, information, vidéo, mis en ligne peut susciter un commentaire de l’audience, prenant directement à partie l’auteur de l’information.
Ces défis fondamentaux interrogent à tout moment les pratiques professionnelles. Prendre le temps de vérifier, croiser ses sources, approfondir, expliquer ou mettre en ligne d’abord ? Quel traitement différencié de la même information pour le public des internautes, souvent différent de celui du média traditionnel ? Là où la tâche du journaliste s’arrêtait une fois son article écrit, son sujet mis en boîte, jusqu’où assurer le « service après vente », le dialogue direct avec l’audience Internet ? Que faire des informations envoyées par les internautes eux mêmes : la mission du journaliste devient-elle de faire le tri, de vérifier ces sources multiples ? Ces défis sont sans cesse amplifiés par l’accélération des avancées techniques des outils.
Désormais, le téléphone portable devient caméra vidéo. Le quotidien Le Télégramme de Brest a doté une partie de ses journalistes d’appareils Nokia N95 à la fois téléphone, enregistreur sonore, vidéo, photo, « pas pour qu’ils filment en reportage » mais afin qu’ils soient toujours en mesure de filmer un événement imprévu, explique Cédric Motte, consultant formateur à l’Ifra (Association internationale de l’imprimerie et de l’édition numérique). Et en haut de gamme, le nouvel appareil photo professionnel Canon Mark II est aussi une caméra vidéo haute définition. Certains photographes s’interrogent désormais avant de déclencher : faut il capturer l’instant pour faire la Une, ou filmer en continu pour une séquence sur le web ?
La banalisation de ces nouveaux outils amène sans cesse de nouvelles questions. Quelles chronologie et quelle différenciation de l’information diffusée sur chacun des supports ? Des questions qui n’auront bientôt plus cours, pronostiquent certains. Un jour, les images fixes seront capturées à partir des séquences vidéo. Car les générations de « digital natives » sauront naturellement choisir l’outil qui convient au bon moment.
Lucas Menguet, reporter à France 24, travaille parfois seul, parfois avec un JRI. Ancien journaliste radio avant de collaborer à France 2, puis de rejoindre France 24, il emporte souvent avec lui un enregistreur numérique, fait des images avec un téléphone portable. Il a donné les résultats des élections en Irak via un mini-message posté sur Twitter avant les agences. « Si l’on n’apprend pas à maîtriser les outils qu’utilisent les gamins d’aujourd’hui, on va se couper du public. Dans 20 ans, qui regardera un journal télévisé ? Puisque nous sommes soi-disant en compétition avec les ‘journalistes citoyens’, il faut maîtriser l’outil et faire la différence avec la plus-value journalistique ».
« C’est en amont, en fonction du sujet, qu’un reporter décide de partir avec un dictaphone ou une caméra » explique de son côté Pascal Riché de Rue 89.
Mais cette maîtrise de la palette des outils et des écritures, de la chronologie de diffusion, en fonction du sujet, fait encore souvent défaut tant chez les journalistes qu’au niveau du management des rédactions, qui, au-delà des discours sur le « média global », peinent encore à formaliser une stratégie éditoriale cohérente de complémentarité entre les supports. Et ce d’autant plus que si chacun s’accorde sur l’impératif de toucher de nouveaux publics sur le Web, le modèle économique reste à trouver.
Nouvelles compétences, nouvelles spécialisations
La polyvalence et la familiarité avec une plus large palette d’outils – enregistrement et montage son et vidéo, écriture adaptée à un objet multimédia – devrait, au gré des formations internes et sous la poussée des nouvelles générations, se généraliser. Mais, tant que cohabitent dans des rédactions des jeunes agiles avec les outils et des seniors qui ont un carnet d’adresse, une expérience de l’enquête. La complémentarité est fructueuse, estime Pascal Riché de Rue 89. Resteront toujours des journalistes plus à l’aise avec l’actualité « chaude », d’autres plus portés sur le reportage ou l’enquête au long cours, sur l’analyse, l’explication…
À ces spécialisations d’affinités déjà présentes dans tous les médias s’ajoutent désormais de nouvelles compétences et des spécialités liées à la spécificité de la navigation sur le Web et à l’interactivité. Comme on a dans la presse écrite des reporters allant chercher l’information et des secrétaires de rédaction qui la mettent en scène dans la page, le Web réclame, au-delà de la collecte d’information, des spécialistes de l’édition de la page d’accueil (Front Page editor), de l’animation de communautés, du référencement, des bases de données et infographies interactives, pour mettre en forme des services éditoriaux (palmarès en ligne, cartes...) énumère Corinne Denis, directrice des éditions électroniques du groupe Express-Roularta, en charge de la filière multimédia au CFJ. Les « community managers » ne se contentent pas de modérer des commentaires des internautes (mission de plus en plus souvent externalisée pour éliminer les propos racistes, diffamatoires…), mais surtout doivent animer le débat, le maintenir à un bon niveau, solliciter des interventions, inciter le journaliste auteur d’une information à répondre aux commentaires des internautes… D’autres, comme à France 24, se chargent de collecter l’information fournie par un réseau d’ « observateurs » dans le monde, de la trier, de la vérifier et de l’éditorialiser… Sur canalplus.fr, les chefs de rubriques « sport », « cinéma », sont dénommés « chef de produit » car à la compétence éditoriale doit s’ajouter une sensibilité « marketing », une capacité à faire du buzz, créer du trafic, détaille Cécila Ragueneau, en charge des nouveaux contenus éditoriaux de canalplus.fr.
Nouvelles écritures
Si les médias s’hybrident, convergent sur le web où ils adoptent tous la vidéo, loin de s’uniformiser, les contenus s’y déclinent selon de nouvelles formes d’écriture, des plus basiques au plus sophistiquées.
Ainsi, sur Rue 89, Pascal Riché explique que pour les journalistes issus de la presse écrite, la prise de vue n’est pas trop difficile, le montage souvent plus laborieux, et le résultat, au début, un peu « moche ». « Mais on s’améliore et on a défini deux formats auxquels on se limite : une interview en plan fixe avec trois questions qui apparaissent sur des cartons, et des plans séquences courts sans commentaires ».
Nombreux sont les journalistes à tenir aussi avec gourmandise leur blog, qui leur permet de raconter les coulisses de l’information sur un ton moins formaté, plus personnel que sur leur média officiel. Et parfois de relater en direct un événement qui n’est pas encore filmé ou ne peut l’être, comme ce fut le cas des blogs tenus en direct des débats du procès des « bébés congelés » (Véronique Courjault) à Tours par les journalistes de la Nouvelle République du Centre Ouest.
Enfin, les grands reporters s’emparent d’une nouvelle forme de récits interactifs, le webdocumentaire, un genre en pleine explosion depuis un ou deux ans. À l’instar du studio de production multimédia américain Mediastorm, développé avec l’appui du Washington Post, de jeunes sociétés de production, comme Upian, qui a produit pour Arte.tv, la série Gaza/Sderot, ou Narrative, qui a lancé pour le site de France 5 la production d’une collection de 24 documentaires multimédias « Portraits d’un nouveau monde », ont vu le jour en France. Leur démarche n’est pas celle d’agences d’information, mais de producteurs recherchant des regards d’auteurs sur le monde. Si les photographes, dont les débouchés dans la presse se sont considérablement réduits, ont été les premiers à proposer sur le Web des montages multimédias de leurs images, aujourd’hui le webdocumentaire attire réalisateurs, reporters image, son… Le Centre national de la cinématographie a adapté son soutien à ces œuvres, et les chaînes de télévision publiques expérimentent. Créé pour le web, Gaza/Sderot est devenu un documentaire de 52 minutes pour Arte. Les Portraits d’un nouveau monde seront déclinés à l’antenne de France 5 en courtes séquences de 6 minutes.
Sur les quatre sujets tournés en Chine pour les Portraits d’un nouveau monde, des équipes très diverses se sont constituées, en fonction des compétences et des envies de chacun, du journaliste partant seul à Pékin, à un photographe qui fera de l’image animée et accompagne un rédacteur qui prendra du son… « La maîtrise des outils n’est pas le sujet », assure Alexandre Brachet, qui rappelle que bien des réalisateurs au cinéma ne touchent pas la caméra. Ce qui compte, c’est « que fait-on sur Internet ? Qu’est-ce que l’interactivité va apporter de différent, que l’on ne pourrait pas faire ailleurs ? ». Et l’immensité du champ des possibles, des parcours de navigation proposés aux internautes entre les images, les textes et les sons, redonne aux journalistes un sentiment de liberté enthousiasmant. « Tout est à inventer » s’enthousiasme Laurence Bagot, elle-même ex-journaliste et cofondatrice de Narrative, qui se souvient qu’il y a peu, tous les journalistes qu’elle rencontrait se plaignaient que le métier était fini. Aujourd’hui, Narrative est débordée par l’afflux de projets venant de journalistes du monde entier, mais aussi de réalisateurs, de photographes, de gens du son… Certes, la liberté offerte par ces nouvelles formes implique un travail de développement pour mettre en scène l’interactivité des scénarios. L’étape du montage de l’œuvre audiovisuelle est désormais remplacée par une étape aussi lourde et coûteuse de développement multimédia, faisant appel à des développeurs Flash, de nouveaux spécialistes. Mais le webdocumentaire, « objet média global » par excellence, ouvre au reportage au long cours des horizons plus larges que le fait de décliner au plus pressé la même information pour plusieurs supports.
Isabelle Repiton, journaliste
(date de mise en ligne : 10/11/2009)





