Alain Le Diberder est acteur et observateur depuis plus de 20 ans des évolutions de l’audiovisuel, technologies numériques, multimédia, interactivité, nouveaux écrans, nouveaux usages… sur lesquels il a écrit plusieurs ouvrages (dernier paru, coécrit avec Philippe Chantepie : Révolution numérique et industries culturelles, La Découverte, 2005). Il est un pionnier des usages de la vidéo sur le web. Directeur des nouveaux programmes de Canal+ de 1993 à 2001, il a créé un véritable laboratoire numérique au sein de la chaîne, dont il a conçu et fait évoluer les sites web. Il a créé en 2001 la société CLVE (Communication and Life in Virtual Environment (projets 3D …), devenue Buzz2buzz en 2007 (cabinet d’architecture en nouveaux médias). Il préside le comité d’experts chargé depuis 2007 de sélectionner les projets multisupports aidés par le CNC.
Avec le numérique, la télévision connaît sa première grande vague de changements. Une sorte de séisme, qui affecte toute la chaîne professionnelle. Face aux côtés négatifs pour certains métiers, Alain Le Diberder repère les tendances positives de ces évolutions. En bon connaisseur de l’univers des jeux vidéo, il le voit à l’avant-garde des industries culturelles, qui vont devoir articuler autrement deux dimensions jusqu’alors séparées, la compétence technique et la créativité. Avec un impératif : accompagner ces mutations sans brutalité.
Comment les métiers évoluent-ils dans l’univers de l’audiovisuel et du multimédia ?
Alain Le Diberder : La question est bien souvent abordée avec gravité. La langue de bois est alors de rigueur. Si le discours est optimiste, on entend parler de nouvelles opportunités, de nouvelles libertés, d’avenir radieux, ce sont des tartarinades à la Wired, la Pravda des nouvelles tendances. Mais il y a aussi la caricature symétrique, pessimiste, et les nouvelles techniques numériques sont alors synonymes de destruction de métiers et d’emplois, d’atteinte aux droits des salariés. Ce qui est vrai, c’est qu’elles viennent changer, parfois bouleverser, des traditions. Les crispations sont alors grandes et les propos sonnent de façon soit convenue, soit conflictuelle.
Touchés par le numérique, le livre, le cinéma, la musique, la presse, ont paradoxalement bénéficié de leur antériorité. Ils ont eu le temps de connaître plusieurs vagues de changement. Mais pour la télévision, la vague actuelle est le premier tremblement de terre de cette ampleur. En termes de métiers, les grilles de qualification étaient très précises, d’aucuns, du côté des employeurs, diront qu’elles sont très contraignantes. Par exemple, dans une rédaction traditionnelle, le périmètre des journalistes reporters d’images (JRI) et des monteurs était bien délimité : les uns allaient sur le terrain et rapportaient une cassette, les autres restaient à la maison et transformaient les rushes en sujet. Mais aujourd’hui beaucoup de cadreurs savent monter et beaucoup de monteurs savent cadrer, voire éclairer ou prendre le son.
L’effacement de ces frontières n’est pas vécu de la même manière par un jeune qui sort d’une école comme l’Esra (École supérieure de réalisation audiovisuelle) et pour un salarié qui a trente ans de maison. C’est un enrichissement des tâches pour les uns mais une perte de la maîtrise d’un outil de travail spécifique pour les autres. C’est très net pour l’info ou la production institutionnelle. Ça l’est moins en fiction, où la dimension artistique du montage reste respectée. Mais la tendance est la même.
Comment les frontières entre les métiers se modifient-elles ?
A.L.D : Le numérique a permis et recèle encore des gains de productivité considérable. On sait ce que ça peut vouloir dire en termes d’effectifs. Mais les effets qualitatifs sont parfois plus douloureux encore que les effets quantitatifs. Dans l’audiovisuel traditionnel, certains métiers avaient pu imposer dans des conventions collectives un périmètre soigneusement décrit, voire parfois protégé par des cartes professionnelles. Mais aujourd’hui, les entreprises – dans la production, ce sont surtout des PME – ont remis en cause profondément cet édifice. En ce qui concerne les grandes chaînes de télévision, notamment publiques, l’ancien système prédomine encore, mais pour combien de temps ? Car, dans le numérique, les salaires sont plus faibles et la productivité plus forte. La baisse des salaires est réelle pour les éclairagistes, monteurs, cadreurs, pour les salariés de la post-production. Le niveau moyen est d’une fois et demi le Smic. Auparavant, il était plutôt proche de trois Smic. Il existe, évidemment, une résistance pour contrer cela. Mais des tâches spécifiques vont disparaître. Des frontières vont se modifier entre divers métiers : le monteur et le JRI, le journaliste et le documentaliste.
Il existe aujourd’hui beaucoup de petites entreprises exerçant dans le domaine du Web. Les jeunes qui entrent sur ce marché du travail ne sont déjà plus sous l’ancien système des garanties des conventions collectives. D’un côté, les employeurs font valoir qu’ils sont confrontés à la concurrence, de l’autre, les salariés se défendent, de façon légitime.
Il reste surtout à articuler autrement le niveau de qualification technique d’une part, le niveau de créativité d’autre part, et dans ce domaine une certaine confusion règne. On a en effet tendance à confondre les deux : les tâches artistiques seraient par nature qualifiées et les tâches techniques par nature des tâches d’exécution, dans nos métiers en tout cas. C’est de moins en moins vrai.
Ainsi, dans le jeu vidéo, secteur marqué par la coexistence de tâches artistiques d’exécution, notamment chez les graphistes, et d’autres qui relèvent de la création, et donc, normalement, du droit d’auteur. Dans le jeu, certains inventent des personnages, des décors. D’autre part, il y a des OS du graphisme, l’équivalent des intervallistes dans l’animation. Mais la création ne se cantonne pas seulement dans le domaine artistique : il existe aussi des techniciens créatifs qui inventent par exemple des interfaces, des mécanismes d’interactivité, des moteurs de simulation. On peut faire le pari que le jeu vidéo est l’avant-garde d’une bonne partie des industries culturelles qui, elles aussi, vont devoir penser en deux dimensions, celle de la compétence technique et celle de la créativité. C’est là sans doute le principal défi de cette nouvelle économie de la connaissance dont l’Europe parle depuis dix ans (depuis le traité de Lisbonne).
La créativité technique est-elle assez prise en compte ?
A.L.D : Il faut réorganiser la défense des auteurs dans un univers à deux dimensions. La création est aussi technique. Dans les écoles de formation, on pensait que les jeux vidéo, c’était de l’audiovisuel plus de l’informatique. On a sélectionné des « littéraires » et des techniciens informatiques, en pensant que les seconds allaient être les ouvriers des premiers. Ce n’est pas ce qui s’est passé. Des informaticiens se sont révélés créateurs. Et le fossé entre la culture technique et la culture tout court semble se combler. Encore une spécificité française qui s’en va, dira-t-on, mais pour le coup comment ne pas s’en réjouir ? Cet exemple est d’ailleurs valable au-delà du jeu vidéo.
Comment voyez-vous l’évolution de la documentation ?
A.L.D : En partant de l’expérience de Culturebox (1), un grand portail vidéo sur la culture que nous avons imaginé et développé, à plusieurs, en 2008, nous avons été amenés à travailler avec les documentalistes de la chaîne. Nous avons donc collaboré avec des personnes très expérimentées et vraiment motivées. Pour réaliser cette interface qui se présente sous forme d’un mur d’images, nous avions besoin de sujets précisément documentés. Dans l’univers numérique, ce qui n’est pas référencé n’existe pas. Or, le contenu ne doit pas simplement être stocké : il est conservé pour pouvoir être retrouvé. Le métier de documentaliste devient central car le nombre de canaux de télévision augmente de façon exponentielle. Il en existait trois en octobre 1984, demain, potentiellement, il en existera trois cents. On en trouve des milliers sur Internet et les sites Web se chiffrent par millions. Les documentalistes deviennent alors essentiel(le)s et cette fonction cruciale aura un grand avenir dans la période charnière que nous vivons. Par ailleurs, l’indexation automatique n’est pas une menace. Le savoir-faire, en documentation, reste irremplaçable.
La mutation technique, demain, déplacera peut-être les fonctions. Pour moi, le travail des journalistes et des documentalistes a tendance à se rapprocher dans l’univers du numérique. Car le journaliste, aujourd’hui, travaille avec des flux d’informations sur micro qu’il vérifie sur Internet ou sur la base de l’AFP avec des mots clés. La connaissance des mots clés devient l’oxygène dans l’écologie de l’information. Dans le système scolaire, après l’alphabet et la grammaire, les mots clés devraient constituer une base de l’apprentissage. Le champ de la documentation devrait être amené à s’étendre car tout le monde, dans l’avenir, devrait savoir « documenter ».
Quelles autres frontières le numérique modifie-t-il ?
A.L.D : Celles entre la production et la diffusion, entre les créateurs (propres) et les vendeurs (sales). Il y a 15 ans, les « créatifs » des agences de publicité venaient de l’univers du papier. Aujourd’hui, les agences sont comparables à des entreprises de production. La presse, les agences de presse font de l’audiovisuel. Les techniques du son et de l’image se sont répandues au sein des entreprises, même parmi les grandes administrations. On trouve des caméscopes et des webcams partout. Les collectivités territoriales ont des unités de communication. Le conseil régional de l’Île-de-France pourrait faire sa télé sur Internet et devenir un média très important. C’est possible aujourd’hui. J’avais lancé à Canal +, dans les années 1990, un essai de very low cost television, une télévision à très faible coût. J’avais parié, qu’un jour, on pourrait faire une télévision avec une seule personne. J’avais donc engagé une personne qui disposait d’un bureau, d’une caméra et d’un PC. L’objectif : réaliser un sujet qui puisse passer à l’antenne avec ces simples outils sans qu’on puisse percevoir que cela avait été ainsi « bricolé ». Ce réalisateur, venu du monde de la vidéo, a parfaitement réussi, ce qui à l’époque, était une gageure ! Aujourd’hui, tout le monde peut le faire. Les barrières sont tombées.
Comment envisager, positivement, cette transition ?
A.L.D : Le passage au numérique dans l’audiovisuel s’apparente à la transformation de l’agriculture dans les années 1950. Il faut raisonner sur une génération, être ambitieux, développer la production, copier les meilleures pratiques observées à l’étranger. Nous vivons une époque de transition dans laquelle le nouveau et l’ancien doivent dialoguer, créer entre eux les termes d’un échange économique mutuellement fructueux, qui ne soit pas l’euthanasie des vieux par les jeunes. Le Web, les gens qui y travaillent, ont beaucoup à apprendre de la presse ou du cinéma. Et l’inverse est vrai. Il faut surtout éviter de mener une politique brutale, de vouloir faire vite, en arguant que le temps est compté et que le seul impératif est de produire beaucoup moins cher. Ce processus de transformation doit être accompagné. Il faut également éviter les anathèmes, éviter de décréter que telle activité est définitivement obsolète, ou tel métier « ringard». Il faut prendre le temps d’analyser les situations. Pour que les transformations aient lieu et soient acceptées, il faut respecter les individus. Les générations anciennes doivent être prises en compte et accompagnées afin qu’elles puissent elles aussi maîtriser les nouvelles formes de production des contenus.
(1) : Culturebox , plate-forme vidéo culturelle de France 3, dont l’ergonomie et les fonctionnalités ont été conçues par les sociétés Uzik et Buzz2Buzz.
Propos recueillis par Philippe Raynaud et Isabelle Didier
(date de mise en ligne : 10.11.2009)









