Internet est devenu un extraordinaire vivier de jeunes talents en matière de fiction vidéo. Du coup, producteurs et diffuseurs s'intéressent de plus en plus au phénomène des web-fictions, programmes courts conçus pour le web et souvent très innovants. David Kodsi est l'un des premiers producteur de fiction français à avoir créé une cellule de veille du web au sein de sa société, Kien Productions, pour repérer des auteurs de web-fictions et leur proposer de travailler ensemble. Le propos est de les aider à se professionnaliser, sans rien perdre de leur créativité, et d'accéder à la diffusion télévisuelle. Une chance pour la fiction française ? Entretien avec David Kodsi, producteur de fiction (télévision et cinéma), dirigeant de K'ien productions et de Links Productions, et Jan Vasak, producteur et responsable de la cellule de veille du web au sein de Kien.
(( David Kodsi :
Producteur de fiction, David Kodsi a eu une jeunesse romanesque. Enfance au Caire, pays de cinéma, arrivée dans la banlieue parisienne des années 1950, quatre années de rudes petits boulots, avant d'être reporter à 20 ans pour une feuille de chou, où il se spécialise sur les producteurs. Le voilà propulsé dans le monde du cinéma, où il assiste divers réalisateurs, Gilles Grangier, Claude Chabrol... En 1984, il est directeur de production chez Hamster. En 1985, il fonde sa société, K'ien Productions. Après des films publicitaires, il produit à partir des années 1990 des films pour la télévision puis pour le cinéma. À 60 ans, David Kodsi est un producteur heureux, qui s'intéresse au renouvellement de la fiction française, notamment en scrutant le web. Ses pairs lui ont attribué le prix Procirep 2004. Il est membre du Conseil syndical de l'Uspa (Union syndicale de la production audiovisuelle).
Jan Vasak :
Après des études de cinéma à l'université de la Sorbonne Nouvelle-Paris 3, Jan Vasak a commencé sa collaboration en 1988 avec David Kodsi et Patrice Poiré (disparu en 1994) chez K'ien et Links productions. Producteur et responsable de la cellule de veille du web au sein de Kien, il a occupé les fonctions de directeur de production, producteur exécutif et responsable de post-production sur de nombreux films de cinéma et télévision.))
Vous dirigez K'ien Productions, une société réputée de fiction de prestige. Qu'est qui vous a poussé à y créer en 2007 une cellule de « veille du web » ?
D. K. : Ce qui a motivé cette veille, dont s'occupe Jan Vasak, c'est qu'on ne peut pas ne pas tenir compte d'une avancée de création, d'une avancée technologique qui est en marche. Aujourd'hui, l'Internet envahit tout, de nouveaux acteurs prennent leur place, obligatoirement se mettent aussi en place de nouveaux modes d'écriture et de nouveaux types de programmes comme les web-fictions.
Quand on voit que les jeunes abandonnent de plus en plus la télévision, on doit se poser la question : mais alors, que-ce qu'ils regardent, qu'est-ce que qui les intéresse ? Je pense qu'ils vont plutôt regarder des programmes courts sur les différents écrans. Et de jeunes auteurs vont vers Internet pour s'adresser à des gens comme eux.
Ce qui est diffusé sur le web est précurseur de quelque chose qui est en gestation. C'est extraordinaire tout ce qu'on peut y trouver aujourd'hui ! En observant ce réseau, vous allez sentir une ambiance, une température, découvrir ce qui fait vibrer, ce qui est beaucoup visionné... Notre propos, c'est donc de savoir ce que « dit » le web, ce qu'il raconte et à qui, et à partir de là de repérer des talents. C'est la tâche qu'effectuent Jan Vasak et son équipe de jeunes, qui scrutent Internet et repèrent des web-fictions et des auteurs pour leur proposer de travailler ensemble, de mettre en commun leur créativité et notre professionnalisme en matière de fiction. Cette veille est l'équivalent d'un service de recherche et développement.
Quelqu'un qui connaît notre démarche m'a dit récemment : « J'ai des auteurs absolument extraordinaires, on vient de faire une web-fiction sur le thème de l'ascenseur social. C'est fou le succès qu'on a ! (1) ». Le problème, une fois que vous avez démarré sur le web, c'est de savoir comment continuer mais aussi comment en sortir. C'est pourquoi cette personne m'a demandé s'ils pouvaient venir se « backer » chez nous avec ses auteurs, parce que ce sont des auteurs novices qui n'ont pas l'expérience souhaitée, mais qui ont une créativité extraordinaire, et que, de notre côté, nous sommes une société respectée par nos pairs.
Jan Vasak, en quoi consiste cette veille sur le web avec votre équipe ?
Jan Vasak : Il s'agit avant tout d'un pôle « découverte ». Chez Kien Productions, nous avons toujours voulu travailler avec les nouveaux auteurs, nous nous intéressons aux nouvelles façons d'écrire et de réaliser. Ce travail avait débuté il y a de nombreuses années en recherchant des projets de courts métrages et en étant présent lors des grands festivals comme le Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand (2).
C'est un fonctionnement de « laboratoire de recherche ».
Nos recherches se concentrent principalement sur YouTube, Dailymotion et les écoles de cinéma et d'audiovisuel. J'ai une équipe avec moi qui surveille les nouveaux films. L'intérêt de ces deux sites de partage de vidéos est la réactivité du public et la possibilité de voir de nombreux programmes venant de l'étranger. Nous avons récemment découvert une nouvelle web-fiction de 2 minutes 30, « Dingue Dong », réalisée par de nouveaux acteurs et auteurs, que nous souhaitons proposer à des chaînes du câble et du satellite comme Direct 8, W9, 13ème Rue ou encore NRJ 12, et, pour certaines, le projet leur semble déjà intéressant. Mais, pour le moment, nous sommes sur la production de deux pilotes que nous avons intégralement financés.
Combien de temps prend cette veille ?
J. V. : Ce travail est difficilement quantifiable en temps. Nous pouvons y passer trois heures de suite après avoir été alertés par la présence de nouveaux films ou même y consacrer une ou deux journées lors de festivals.
Qui sont ces auteurs ? D'où viennent-ils ?
D. K. : Ça peut être ou non des gens formés dans des écoles, il n'y a pas de règle. Les auteurs de Dingue Dong, web-fiction que nous avons présentée au festival de Luchon 2008 (3), sont de jeunes comédiens qui viennent du théâtre. Ils ont une volonté d'aller vers l'audiovisuel. Le web représente aujourd'hui une formidable possibilité de création pour les jeunes avec des idées et une caméra. Ce qu'on y trouve me fait penser aux films faits à la maison ou au court métrage, ce n'est pas très éloigné. C'est effectivement là où l'on va trouver toute la richesse créative, parce qu'elle a toute latitude de s'y exprimer sans aucune restriction.
Le web n'est donc en l'occurrence qu'un médiateur : pour vous, il permet de trouver de nouveaux talents pour la fiction télévisuelle, et pour ces jeunes auteurs d'accéder à un véritable professionnalisme et aux écrans télévisuels ?
D. K. : Quand j'observe la créativité qui fleurit sur le web, c'est effectivement une chance pour nous de trouver de nouvelles idées et de nouveaux talents pour renouveler la fiction télévisuelle. Cela peut aussi nous permettre d'aller chercher et toucher le public qui s'évade vers les nouveaux écrans.
Quant aux jeunes auteurs, ils ont bien sûr envie d'accéder aux écrans télévisuels ! Si, par exemple, vous avez envie d'être pilote de course, vous n'allez pas vous contenter de la petite voiture de votre père. Le propos, c'est d'entrer dans une écurie, d'apprendre à piloter, sans danger, et d'être reconnu. L' « écurie », c'est nous. Vous avez une idée sur quelque chose, vous avez envie de parler aux jeunes avec votre propre langage, vous faites un film en fonction de votre potentiel et vous le jetez sur le web. Si c'est vu, si c'est bien reçu, moi David Kodsi, producteur, je vous appelle pour vous dire que votre film m'intéresse énormément et que cela me donne l'idée d'en faire une série pour le web. Mais il faut encadrer tout ça, je vais vous présenter un directeur littéraire, sans rien enlever à votre créativité. Et on va essayer de donner un côté professionnel à votre manière de filmer, tout en gardant l'originalité et la fantaisie qui est la vôtre. C'est ce que j'ai envie de faire avec les jeunes auteurs d'aujourd'hui.
La production sur le web est moins risquée en termes de coûts ?
D. K. : Il n'y a aucune comparaison, mais ce n'est pas la même chose. C'est pour ça que je dis que c'est un laboratoire de recherche. Cela ne met pas la société en danger, mais quand vous travaillez sur ce type de programme, ça vous coûte du temps, de l'argent, que vous ne pouvez pas investir ailleurs. D'où le fait de demander à des jeunes, qui ont l'ouverture, l'envie de faire ce type de veille.
Comment les chaînes appréhendent-elles ces nouvelles formes de programmes ? Sont-elles intéressées ou encore frileuses ?
J.V. : Elles sont intéressées, mais se posent rapidement le problème de leur investissement. Nous devons donc être imaginatifs pour monter un financement. Par exemple, en utilisant des parrainages, du sponsoring. Et en allant aussi chercher des compléments de financement chez les opérateurs mobiles et sur les sites Internet.
Les producteurs français ne sont-ils pas plus timides que les producteurs américains ou européens par rapport à la web-fiction ?
D. K. : Les producteurs français sont certainement un peu plus réservés, à cause d'une certaine prudence, due à ce que nous pensons plus en termes de survie : un film français est destiné au maximum à 20 millions de spectateurs, contre 230 contre aux États-Unis, et il est très difficile de sortir du territoire. D'autre part, rappelons que la fiction télévisuelle française est totalement sous-financée par rapport à nos voisins européens.
On retrouve cette prudence par rapport au web et aux programmes courts. Récemment, je parlais d'éventuelles coproductions de programmes courts avec un producteur, qui me disait adorer regarder ces programmes mais qui me demandait presque de le convaincre qu'il n'était pas en danger s'il en produisait. Je lui ai répondu que s'il adore les regarder, lui qui a 40 ans, qu'il imagine ceux qui ont 15 ans de moins !
Est-ce que ça ne peut pas être aussi une crainte de voir un monde beaucoup moins professionnel vous faire concurrence ?
D. K. : Bien sûr. C'est peut-être l'une des raisons qui nous pousse à tisser un rapport, un lien avec eux...
Discutez-vous de tous ces problèmes avec d'autres producteurs au sein de l'Uspa ?
D. K. : Avec le syndicat, on discute surtout de création télévisuelle. Dans les commissions, on en parle un peu, parce que ces problèmes là, seront aussi à un moment donné des problèmes de droit d'auteurs, de droit d'images... Aujourd'hui, au sein de la commission de fiction que j'ai présidée et actuellement présidée par Alain Clerc, on parle essentiellement de la mise en chantier de séries au vrai sens du terme. Cela fait 20 ans qu'on produit des films de prestige et des téléfilms unitaires, et je dis clairement : hors la prise en considération de la série et du web, point de salut ! Je mêle les deux, car cette interview se passe à un moment crucial pour la fiction française.
L'urgence est ailleurs pour la fiction française ?
D. K. : On parle d'un moment où l'économie d'un secteur est en danger. Ce qui est dramatique aujourd'hui, avec les bouleversements induits par la suppression de la publicité sur le service public, c'est de ne pas savoir ce qu'on va faire vraiment demain. Le regard que nous pouvons avoir sur la fiction de demain est complètement « perverti » par cette ignorance.
L'urgence est sur les deux fronts en même temps. Elle peut paraître ailleurs parce que ça va trop vite sur le web, mais si vous regardez de côté quand vous conduisez parce qu'il y a un petit danger, vous ne voyez pas qui est devant vous et qui est derrière vous. Et ce qui est derrière vous, c'est la culture web qui arrive. Si vous vous contentez de faire vos fictions de prestige, ça va vous déferler dessus, et un beau matin, on ne vous commandera plus rien. Hé oui, parce qu'on aura commandé à votre voisin, celui qui surveillait ce qui se passait derrière !
Pensez-vous qu'à un moment donné, il y aura une création spécifique au web, avec un financement spécifique ?
D. K. : L'Internet connaît un développement extraordinaire, et je suis certain qu'il y aura demain un véritable langage, qui est en train de naître, et des oeuvres destinées uniquement au web, qui auront des moyens et des financements spécifiques, publicité, sponsoring ou autres.
Quand on aura à un moment donné le fondement réel du travail qu'il est possible de faire sur le web, au même titre qu'on peut demander un million et demi euros pour faire un film, on pourra peut-être obtenir 15 000 euros au lieu de 1 000 pour une web-fiction. Le CNC accorde d'ores et déjà des aides à des projets multisupports. On commence à prendre en considération l'existence de ces modèles-là, à se dire : s'ils sont là, il faut les aider et permettre à ces talents d'éclore, parce qu'il y a un vrai terreau. C'est ce que j'essaie de faire à mon petit niveau.
On sent un basculement vers le web. Comment voyez-vous l'avenir ?
D. K. : Nous sommes à un moment charnière, où l'on perçoit des tendances. J'essaie surtout de prendre la mesure de ce qui se passe en fonction d'un bon sens indispensable, fondé sur mon expérience de 23 ans de production.
Internet est en train de devenir la véritable boîte à images de demain. On commence juste à se rendre compte que ces images, il va falloir les fabriquer, de différentes façons. En même temps, le système se régule de lui-même de façon naturelle, darwinienne, d'où la naissance de ces programmes qu'on n'aurait pas imaginés il y a quelque temps, à la manière de vos programmes produits à la maison... Tout ça prend place petit à petit.
Le numérique, c'est une avancée technologique qui a une force extraordinaire, qui prend le pas sur nous. On est en train de basculer dans autre chose, mais je ne peux pas extrapoler sur la façon dont le web va évoluer. Le mouvement de bascule est amorcé, mais il peut être rapide ou durer longtemps.
Propos recueillis par Isabelle Didier
(Date mise en ligne : 12/12/2008)
Notes
(1) Dark elevator, web-fiction commandée par la CFTC sur le thème de l'ascenseur social en panne, cf. www.tousuniquestousunis.com
(2) Cf. www.clermont-filmfest.com
(3) Festival international du film de télévision et Internet, www.festivaltv.info, pour voir les web-fictions présentées en 2008, dont Dingue.









