La documentation audiovisuelle à la croisée des chemins

Par Jean-Stéphane Carnel

Cet article est la synthèse d’une enquête  réalisée au printemps-été 2009 sur l’évolution des métiers de la documentation audiovisuelle. Elle prend place dans une réflexion sur la numérisation des documents audiovisuels et sur les modifications des missions « traditionnelles » des documentalistes travaillant sur ces supports.

Le domaine étudié concerne en priorité les documentalistes employés ou ayant fréquenté les services de documentation d’une société de programmes télévisés. Limiter le champ d’étude à la télévision laisse, forcément, des zones d’ombre mais permet de cristalliser les principales problématiques de la gestion d’un fonds audiovisuel, dans un environnement où la dématérialisation des documents modifie les tâches documentaires mais également l’ensemble du processus de production de l’entreprise.

Il est vain de décrire ici de manière exhaustive l’ensemble des modifications que connaît la profession. Je me concentrerai sur les tendances actuelles, les offres de formation et les missions émergentes.

Une profession en pleine « migration »

De cette enquête, il ressort que la majorité des « grands services » audiovisuels est  numérisée ou en passe de l’être. La question de la conservation du fonds et en particulier la migration des formats analogiques vers les formats numériques est largement entamée. Les « plans de numérisation » se succèdent et la première étape de sauvegarde des images les plus « importantes » des fonds touche à son terme dans la majorité des chaînes de télévision.

Cette première phase de numérisation des supports se terminant, il s’agit à présent de maintenir des formats lisibles ; et, au-delà de la question de la conservation « pure », se pose de suite celle de la démultiplication des « formats » : basse définition, haute définition, ainsi que le 4/3 ou le 16/9, sans même évoquer ceux issus ou destinés à d’autres supports comme la télévision mobile, etc. Là où il n’y n’avait qu’une « simple » cassette, se trouvent maintenant réunis sur une interface unique de très nombreux fichiers allant des « brouillons » des monteurs aux reportages achetés à une chaîne étrangère.

La migration de l’analogique au numérique, ne représentant qu’une période historique, c’est l’intégration de la documentation audiovisuelle dans un workflow de production globale qui semble être la véritable révolution numérique de la profession. La documentation, comme les autres emplois dans ce type de production, voit non seulement ses outils mais l’ensemble de son environnement de travail profondément modifiés par le « passage au numérique ». Dit autrement, l’époque des stagiaires chargés d’aller chercher des cassettes aux archives est finie.

De prêteurs de cassettes, les documentalistes deviennent des gestionnaires de flux de fichiers et, selon les structures, ils ont la main sur la gestion des espaces serveurs (déplacements de fichiers, purges…). Nous retrouvons donc, naturellement, des documentalistes dans les différents « groupes de réflexion » au sujet des « projets numériques ». L’intégration de la documentation dans un système d’information global requiert des documentalistes une réelle connaissance des normes et des standards techniques, mais aussi la capacité à mener un projet ou à y collaborer par des analyses de besoins, par la rédaction de cahiers des charges, en établissant des relations avec les prestataires, en assurant le suivi du planning, du budget, etc.

Les documentalistes audiovisuels ne sont pas tous amenés à gérer des projets documentaires de grande ampleur ; la description et l’indexation des ressources  restent le cœur du métier. Mais aucun d’eux ne peut plus ignorer les bases techniques des systèmes mis en place, ne serait-ce que pour envoyer les images demandées. Se pose alors la question des formations, qu’elles soient initiales ou continues.

Préparer des pionniers

Généralistes ou spécialisées, les formations aux métiers de la documentation audiovisuelle ont intégré depuis longtemps l’informatique à leurs enseignements. Mais, depuis quelques années, aux cours classiques sur les bases de données s’en ajoutent d’autres sur la gestion des documents électroniques, l’analyse de leur circulation, de leur structuration et de leurs formats en passant par la conception d’interfaces de consultation Web.

Si le traitement documentaire reste l’essentiel de l’enseignement, il semble se dessiner un paysage dans lequel les étudiants sont plus formés à gérer des projets « d’informatique-documentaire » qu’à devenir incollables sur les sous-classes de la Dewey. De plus, autrefois, souvent limitées à la partie juridique, les formations faisaient presque l’impasse sur la valorisation et l’exploitation du fonds. Dorénavant, elles insistent sur les méthodes d’audit des systèmes existants et sur le questionnement autour de l‘accès aux ressources.

Ceci constitue désormais le tronc commun aux documentalistes « généralistes ». Les étudiants provenant de ce type de formation représentent la majorité des profils du panel (55 % ), alors que ceux formés aux techniques spécifiques à l’audiovisuel ne comptent que 25% des effectifs . En partie liées à la création récente de certaines formations et au différentiel de volume entre documentalistes généralistes et spécialisés, les raisons de cet écart sont nombreuses et dépassent le cadre de cet article.

Vue du côté des recruteurs, comme le précise une offre de CDI pour le groupe MTV parue en juillet 2009, la spécialisation audiovisuelle est « appréciée ». Pourtant, ne pas avoir suivi d’option images n’est pas un lourd handicap ; constatons simplement que les trois quarts des documentalistes du panel ont appris les techniques spécifiques à leur métier « sur le tas ».

C’est d’ailleurs en ces termes que de nombreux documentalistes ont répondu au questionnaire. Ces documentalistes ont abordé l’univers de l’audiovisuel par le truchement des stages et des piges. En étudiant les parcours professionnels, nous observons que plus des deux tiers ont côtoyé au moins un autre service de documentation audiovisuelle avant d’exercer dans leur service actuel. Cette statistique s’applique à toutes les tranches d’âge, même pour les plus jeunes. Cela montre, non seulement, que l’apprentissage de « l’audiovisuel » se fait largement grâce au « turn-over » important dans cette profession mais aussi, de manière corollaire, c’est le signe du nombre considérable de contrats précaires dans ces secteurs professionnels.

Si l’expérience du terrain ne peut s’apprendre dans l’enceinte d’une université, les formations spécifiques à l’audiovisuel ont pour atout de proposer des outils propres à la profession, comme les logiciels de montage. Elles centrent aussi leur enseignement sur la « culture audiovisuelle » au sens large. La spécialisation révèle surtout sa pertinence pour la formation continue. Bien que la formation « sur le tas », donc « en interne », soit la plus répandue, de nombreux professionnels de la documentation fréquentent des stages de « mise à niveau ». Parmi les plus connues, nous trouvons les formations de l’Ina (suivies par plus de 15 % du panel). Ces stages, généralement de quelques jours, abordent des enjeux aussi divers que les techniques documentaires classiques appliquées à l’audiovisuel ou les plus actuelles comme celles tournées vers la diffusion via le Web. De l’avis de l’ensemble des personnes interrogées, leurs contenus répondent largement aux demandes des professionnels.

Demain, de nouvelles frontières ?

Et demain, quelles seront les missions dévolues au documentaliste audiovisuel ? Il est délicat de généraliser des prévisions à l’ensemble d’une profession. Néanmoins, les professionnels interrogés ne sont pas sans réponse et les pistes paraissent nombreuses.

Le documentaliste et l’indexation

Tout d’abord, remarquons que l’indexation automatique n’est pas le cauchemar du documentaliste. Présente à l’esprit de chacun, ses possibilités laissent perplexe une bonne partie de la profession. Pourtant, bien qu’elle prenne des formes diverses, l’indexation s’automatise de plus en plus. Comme le déclarait James Turner : « À cause des coûts très élevés de l’indexation des images en mouvement au niveau du plan par des êtres humains, on devra recourir à l’indexation automatique, sinon on n’aura pas d’indexation du tout » . Et, même s’ils sont encore faiblement exploités, les systèmes mis en place dans les services de documentation comportent déjà des modules additionnels capables d’éliminer les doublons, de retranscrire une bande-son ou encore d’identifier des logos ou des visages dans une vidéo.

Certes, ces technologies ne remplacent pas l’œil humain et la description des plans est encore largement manuelle. Mais les méthodes de recherche subissent leurs premiers changements. L’accès aux documents peut dorénavant se faire par des storyboards générés automatiquement par repérage de changement de plan ou par séquençage arbitraire des vidéos. La linéarité inhérente à l’audiovisuel en est transformée. Comme le précise Jean-Yves de Lépinay : « Ce n’est donc plus […] la notice documentaire qui est au centre de la chaîne, mais le document lui-même » .

Puisqu’il devient possible d’accéder à des vidéos via un langage « presque » naturel et d’en balayer du regard en quelques secondes les plans significatifs, il est clair qu’une grande partie des recherches « courantes » peut ou pourra se faire sans l’intervention du documentaliste. Celui-ci n’intervenant que pour des recherches d’un haut niveau sémantique, son rôle devrait alors se recentrer sur la sélection. Sélection des matériaux entrants, mais aussi sélection de la « bonne image » lors de l’indexation et des recherches. C’est la connaissance de son fonds et de la « culture de l’entreprise » qui lui permettra de donner une plus-value au travail documentaire. Celle-ci se mesurera par la rapidité et la pertinence de la réponse fournie.

Le média manager

Autre piste donnée, celle de gestionnaire de flux. Les documents contenant maintenant une large partie de leur indexation (méta-données), conjointement à leur rôle de sélectionneurs d’images, les documentalistes peuvent endosser l’habit « d’aiguilleurs de flux ». Sur le terrain, la responsabilité de ce(s) rôle(s) est encore très floue. Par exemple, l’acquisition des images d’agences est gérée par des techniciens à TF1-LCI, par des journalistes à I-Télévision. Quant à leur sélection, elle se fait par des journalistes chez France Télévision et par des documentalistes chez M6. Qu’ils prennent l’appellation de média managers ou un autre nom, la gestion et la sélection des flux entrants, sortants ou internes peut être une opportunité pour les professionnels ayant une connaissance fine des besoins des différents services de leur entreprise.

L’aspect commercial

La connaissance du fonds et des besoins des « clients » implique l’idée de la valorisation du fonds en interne mais aussi en externe. L’aspect commercial de la profession n’est pas une nouveauté, mais Internet apporte des possibilités d’exposition sans précédents. S’il vend des images, il arrive aussi que le documentaliste en achète. Dévolue aux « recherchistes », la mission d’identification d’images et de leurs ayants droit prend tout son sens quand le nombre de sources potentielles augmente chaque jour. Preuve de l’intérêt commercial des fonds audiovisuels : la concentration des fonds et des interfaces de recherche ; par exemple, la fusion des fonds Gaumont-Pathé ou la commercialisation des actualités de TF1 par l’Ina.

Accolé à la commercialisation, nous trouvons l’aspect juridique. Dans le cadre de la vente de programmes mais aussi, plus simplement, dans l’idée d’ouvrir le fonds à des usagers « non documentalistes » comme les journalistes, l’exigence d’un suivi très strict et très précis des droits d’utilisation est impérieuse. En fonction de l’activité des services, cela correspond souvent à des postes à plein temps.

L’aspect rédactionnel

Enfin,  l’écrasante majorité de la profession s’oriente vers la conception de produits et de services spécifiques pour valoriser ses collections audiovisuelles, activité basée sur la gestion des droits et l’établissement de relations clients (internes ou externes) : compilations, banques d’images, dossiers thématiques...

L’aspect rédactionnel apparaît donc comme le nouvel eldorado du métier. S’appuyant sur une bonne connaissance des choix rédactionnels de la chaîne, de son fonds et de son environnement, les documentalistes proposent déjà des produits rédactionnels complets. Mentionnons les nécrologies produites directement en PAD  par certain(e)s documentalistes de BFM.

De la « migration » à la « mutation » ?

La profession de documentaliste audiovisuel se trouve à la croisée des chemins ; la numérisation rendant les usagers de plus en plus autonomes dans leurs recherches d’images, elle ne peut que constater la disparition prochaine de bon nombre de ses prérogatives historiques. Mais, parallèlement, le documentaliste audiovisuel voit son champ du possible s’ouvrir vers des missions dévolues précédemment aux seuls journalistes, monteurs, techniciens, commerciaux… Il a pour lui sa connaissance des fonds et des besoins des multiples acteurs de la production audiovisuelle.

BIBLIOGRAPHIE

BOULOGNE Arlette, « Audiovisuel et documentation. Quelques jalons d’une relation ancienne et réflexions sur les formations à développer ».  In Documentaliste, Volume 42, n° 6, 31 décembre 2005, pp. 420-421.

LÉPINAY (de) Jean-Yves. « Repérages dans un paysage contrasté. Évolution, situation et perspectives du traitement documentaire des images animées ». In Documentaliste, Volume 42, n° 6, 31 décembre 2005, pp. 412-419.

GROS Patrick. « Description et indexation automatiques des documents multimédias : du fantasme à la réalité ». In Documentaliste, Volume 42, n° 6, 31 décembre 2005, pp. 383-391

TEXIER Bruno. « L'infodoc par ceux qui la font ». In Archimag, juillet-août 2008.

TURNER, James. Images en mouvement, stockage, repérage, indexation. Sainte-Foy : Les Presses de l'Université du Québec, 1998, p. 69.

Jean-Stéphane Carnel, docteur en Sciences de l’Information et de la Communication, enseignant à l’Université de Lille 3
(date de mise en ligne : 10.11.2009)

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