Vous êtes ici : Accueil > Ressources : Dossiers de l'audiovisuel > Les e-dossiers de l'audiovisuel > Internet et l'accès à la ...

Internet et l'accès à la connaissance : quel rôle pour les pouvoirs publics ?

Alexandre Moatti

Internet a créé des pratiques nouvelles d'accès au savoir, Wikipedia en est un exemple, parfois décrié. Les pouvoirs publics suivent une politique visant à valoriser légitimement leurs institutions et mettent en place des sites d'accès à leurs collections. Quelles orientations ont été privilégiées ? Pourraient-elles être orientées autrement dans le futur afin d'atteindre le public le plus vaste possible ? par Alexandre Moatti, délégué général de la Fondation pour la culture scientifique et technique.

Alexandre Moatti est Ingénieur en chef des mines. Dans le domaine de la culture scientifique, il est directeur de la publication du portail science.gouv.fr, délégué général de la Fondation C.Génial (www.cgenial.org), et par ailleurs auteur scientifique (blog www.indispensables.net). Dans le domaine de la numérisation patrimoniale, il a été Secrétaire général du comité de pilotage français pour la bibliothèque numérique européenne (rapport au Ministre à www.bibnum.net), et mène divers projets de bibliothèques numériques en tant que président de la Société des amis de la bibliothèque de l'Ecole polytechnique (www.sabix.org).
Internet est incontestablement devenu un outil d'accès à la connaissance : on peut s'en réjouir, mais on n'a pas encore, à mon sens, mesuré du point de vue de la sphère publique les conséquences que cela comporte. Car l'accès au savoir est réellement un nouvel usage d'Internet depuis quelques années ; et symétriquement, Internet crée, qu'on le veuille ou non, des pratiques nouvelles d'accès au savoir.

Nouvelles pratiques d'accès au savoir

Prenons l'exemple du site, parfois décrié, symbole de ces nouveaux usages du Web, l'encyclopédie en ligne Wikipedia. C'est le site d'accès au savoir le plus visité au monde : en France, il rassemble environ 8 millions de visiteurs par mois, ce qui le place en dixième position, et bien évidemment premier site d'accès à la connaissance. Ce site a pourtant, dans la sphère publique française, « mauvaise presse », au sens propre du terme : et ce, alors qu'une grande majorité des journalistes, auteurs, et aussi professeurs, étudiants et élèves l'utilisent quotidiennement pour vérifier une date, un fait, voire y contribuent. Il n'y a d'ailleurs aucune relation entre les pouvoirs publics et Wikipedia ; ce n'est pas un dialogue de sourds, c'est une ignorance mutuelle. Côté Wikipedia, la culture anglo-saxonne d'indépendance vis-à-vis de l'État, mâtinée chez nous d'individualisme à la française, ainsi que la culture du logiciel libre dont sont issus l'idée et les développements du site, n'incitent pas à la recherche d'une reconnaissance institutionnelle, que ce soit de l'État ou même des internautes : à titre d'exemple, l'association Wikimedia France, qui pourrait avoir vocation à regrouper les utilisateurs français de l'encyclopédie, ne regroupe qu'une centaine de membres ; la reconnaissance, dans ce milieu, comme dans tout le Web 2.0, vient plus de l'aura personnelle que gagne le contributeur actif et anonyme vis-à-vis de ses semblables, contributeurs actifs ou moins. De leur côté, les pouvoirs publics - européens, nationaux ou régionaux - investissent dans des sites d'accès à la connaissance (portails, bibliothèques numériques) dont un des objectifs est d'assurer une forme de reconnaissance à leurs diverses institutions culturelles et scientifiques, voire au volontarisme politique ; notons cependant que ces sites ont peu de chances d'atteindre l'audience de Wikipedia (à titre d'exemple sur des statistiques, en général peu publiées, le portail Culture.fr accueille 300 000 visites par mois, la bibliothèque numérique Gallica 200 000, le portail Science.gouv.fr 180 000) ; par ailleurs, si l'on peut parler d'un rapport qualité/prix en la matière - mais après tout, pourquoi pas ? - les fonds publics investis, par exemple dans les sites européens, sont bien supérieurs aux fonds privés constituant le budget de Wikipedia (au niveau mondial, il était en 2005 de 400 000 euros, pour l'achat et la maintenance d'environ 500 serveurs dans le monde...). Malgré ces différences radicales d'approche, je suis partisan d'un dialogue plus étroit entre Wikimedia France et les ministères de l'Éducation nationale, de la Recherche et de la Culture : qu'arriverait-il si Wikipedia venait à disparaître, faute d'avoir pu couvrir ses frais d'hébergement ? Ce dialogue ne prendrait pas la forme d'un soutien financier - sinon par projets -, mais d'un partenariat de nature institutionnelle, permettant par exemple une implication plus soutenue des universitaires, chercheurs et professeurs comme contributeurs à cette encyclopédie.

Les bibliothèques numériques publiques

Par comparaison, un projet émanant de la puissance publique, comme celui de la grande bibliothèque numérique, ne se justifie - eu égard au portage politique et médiatique qu'il a connu en 2006 et à l'attente qu'il a fait naître chez nos concitoyens - que s'il a l'ambition d'attirer les internautes en masse : pour une page d'accueil Google à 19 millions de visiteurs/mois, une encyclopédie Wikipedia à 8 millions, l'objectif pourrait être de multiplier par cinq l'audience actuelle de Gallica, c'est à dire de passer à 1 millions de visiteurs/mois. Pour ceci, le message, et donc la stratégie et le contenu, doivent être clairs. Or, certains messages pourtant simples sont rarement délivrés. C'est une bibliothèque des savoirs. Elle concerne d'abord les contenus hors droits des bibliothèques conservatrices de notre patrimoine ; pourtant, en France, il est question d'associer les éditeurs à ce qui deviendrait alors un projet très différent. Par comparaison, en Allemagne, les éditeurs privés ont fait, avec leurs contenus, une réalisation totalement indépendante des contenus patrimoniaux ainsi que des pouvoirs publics(1) .

D'autre part, on continue à raisonner en quantité d'ouvrages à numériser (15 millions de livres annoncés par Google pour 2014, 6 millions d'oeuvres annoncés par la Commission européenne pour 2010), au détriment d'une réflexion sur la façon dont le grand public peut être attiré par le site d'une bibliothèque numérique d'ampleur : pourquoi ne pas consacrer une partie des budgets à faire connaître au plus grand nombre la future bibliothèque numérique ? Quelle visualisation commune des ouvrages propose-t-on ? De fait, le flou actuel dans la gouvernance du projet n'augure pas d'un message simple en direction de l'internaute : sont développées en parallèle les quatre bibliothèques Gallica, Gallica2, Europeana et TEL The European Library (2). Sans oublier un Réseau des bibliothèques numériques francophones, et la poursuite par l'Union européenne dans chaque pays du projet Michaël, à portée très voisine. De même, du point de vue du back-office, nombre de points restent en suspens. Pourquoi des fonctions aussi simples que la tenue d'un fichier des numérisations, pour éviter les doublons entre bibliothèques, ne sont-elles pas mises en place ? On pourrait aussi imaginer, dans un second temps, la possibilité de faire corriger les erreurs de transcription du mode texte - suite à une reconnaissance de caractères imparfaite - par les internautes eux-mêmes, dans leur langue maternelle. Enfin, la possibilité de coupler ouvrages imprimés, fonds d'archives, iconographie, le cas échéant vidéos, pour faire non des bibliothèques numériques mais de véritables médiathèques numériques, centrées sur le patrimoine scientifique et culturel, doit être sérieusement envisagée, avec les moteurs de recherche correspondants.

Privilégier une approche fédératrice

D'autre part, si Wikipedia est un exemple de cette appropriation de l'accès au savoir par les internautes, c'est l'ensemble du Web 2.0, c'est-à-dire, pour parler simplement, le développement de l'Internet participatif et des communautés d'intérêt, qui a son impact sur les projets publics. L'Internet vernaculaire, celui des réseaux locaux (au sens culturel et non technologique), des blogs, des communautés de blogs, des commentaires, des flux RSS, s'est développé de manière spectaculaire ces deux dernières années, après l'expansion de l'Internet véhiculaire des origines. Les bibliothèques numériques n'échappent pas à ce mouvement, et on assiste à une floraison de bibliothèques thématiques, promues par des communautés partageant un intérêt, et susceptibles de rayonner vers un public plus large : on peut citer le portail de l'active communauté des mathématiciens coordonné par l'université Joseph Fourier de Grenoble (www.numdam.org), l'approche par les grands noms de l'histoire de la science menée par le CNRS - Centre Alexandre Koyré (www.ampere.cnrs.fr, www.buffon.cnrs.fr,...), ou, dans le domaine des lettres, la mise en ligne par l'université de Rouen des manuscrits de Flaubert et Maupassant (écrivains phares de la Normandie)(3)... Plus que la « Très Grande Bibliothèque Numérique » associant sous l'égide de la Commission européenne les bibliothèques nationales de vingt-cinq pays européens, c'est une bibliothèque fédératrice de ces différentes initiatives françaises à laquelle il faut songer rapidement : l'internaute doit pouvoir feuilleter, avec le même outil de visualisation - sans être renvoyé vers des sites tiers où il aurait à se familiariser avec des outils de visualisation à chaque fois différents -, les collections numérisées de la BnF, celles des bibliothèques universitaires, des grandes bibliothèques municipales, en France ou dans les autres pays de la francophonie... Cette approche fédératrice, décentralisée, serait l'esquisse d'une grande bibliothèque francophone des savoirs, permettant de renforcer la présence de la langue française sur Internet, et représentative d'une exception culturelle effective et assumée (4).

Une telle approche fédératrice, de type « bottom-up » dirait-on dans le monde de l'entreprise, s'oppose - au moins partiellement - à l'approche centralisatrice et venant d'en haut, de type « top-down » pour reprendre le même langage, qui imprègne au niveau de nos institutions nationales ou européennes la communication et l'action autour des grands projets numériques. Elle est pourtant plus en phase avec les usages actuels de l'Internet et avec l'histoire de leurs développements : c'est une prise en compte de cette approche qui pourrait fort utilement inspirer l'action de la sphère publique à terme.

Alexandre Moatti, délégué général de la Fondation pour la culture scientifique et technique.
(Date de mise en ligne : 14/02/2008)

Notes

1. Il s'agit du projet Volltextsuche Online (recherche plein texte en ligne), opérationnel depuis septembre 2007 sous le nom Libreka http://libreka.de
Retour au texte

2. Comme son nom l'indique, c'est ce site (www.theeuropeanlibrary.org), pour l'instant portail peu convivial, que la Commission européenne a choisi pour support du projet de bibliothèque numérique européenne.
Retour au texte

3. Le portail Science.gouv a entrepris, depuis février 2007, de recenser ces bibliothèques numériques scientifiques à www.bibnum.science.gouv.fr.
Retour au texte

4. Cf. à ce sujet « Pour une bibliothèque numérique francophone », tribune A. Moatti, dans le Monde des Livres, 21 septembre 2007, en ligne sur http://www.bibnum.info
Retour au texte

Les sites de l'ina
Accéder aux sites de l'Ina
OK