Ina : La mémoire audiovisuelle de tous les Français

Emmanuel Hoog

Résumé : La numérisation des fonds de l'Ina, qui sera effective à l'échéance de 2015, lui permet déjà de valoriser largement ses collections et d'oeuvrer à la démocratisation des savoirs. Garantissant la source de ses archives, l'Institut protège économiquement, juridiquement, culturellement les documents qu'il conserve. Dans un univers audiovisuel en expansion, le rôle de l'Ina s'avère déterminant. Entretien avec Emmanuel Hoog, président de l'Ina.

Comment évolue la numérisation et la diffusion des archives de l'Ina ?

Emmanuel Hoog : L'Ina, grâce aux moyens dégagés par l'État et à l'investissement de ses personnels, aura numérisé ses fonds à échéance de 2015. Valoriser et transmettre nos archives se révèle donc pour nous, aujourd'hui, essentiel. Nos collections s'alimentent de différentes manières, au travers, d'un coté, du Dépôt légal, de l'autre, des Archives. Il s'agit de collections vivantes, réactualisées en permanence et numérisées. Grâce aux accords passés avec les ayants droit et à la baisse des coûts de diffusion, nous sommes en mesure de nous adresser au plus grand nombre. S'ouvre ainsi un espace potentiel de démocratisation des savoirs. Cette opportunité de valorisation de notre patrimoine est unique dans l'histoire des institutions françaises comme dans celle de notre entreprise.
Nous ne nous sommes donc pas cantonnés à n'être qu'un centre de ressources. Certes, il nous est essentiel d'assurer notre rôle auprès des professionnels de façon aussi efficace que possible et nous le faisons. Mais la notion de patrimoine demeure pour nous incontournable. Les archives ont une valeur esthétique, historique, pédagogique, culturelle qui donne sens à sa valeur économique et la renforce. Pour remplir ses missions, l'Ina bénéficie de l'expérience de ses personnels dans le domaine de archives comme dans ceux, telles l'édition, la recherche, la production, la formation, organisés autour de cet axe central de façon dynamique.

Quelle est la spécificité de l'archive audiovisuelle ?

E.H : L' archive audiovisuelle a son essence et sa nature propre. Comme toute archive, elle ne se suffit pas à elle même mais a besoin d'un commentaire pour exister. Ses modalités de diffusion la rendent réutilisable, ré-interprétable, matière vivante protéiforme. Elle appartient à son temps, s'inscrit dans son passé et vit une forme d'éternel présent. C'est un objet complexe et difficile à manier, c'est pourquoi il est essentiel de pouvoir la situer. Á partir du moment où l'on conserve des centaines de milliers d'heures, qu'on les met à disposition mais qu'on ne peut prédéfinir les usages, l'Ina, c'est son rôle, doit en garantir la source. Car, à l'heure d'Internet, qui est un monde sans référence, on doit pouvoir, question d'éthique, de rigueur, d'exigence, revenir à la vérité historique.

Comment le public utilise-t-il l'archive ?

E.H : Son appropriation est protéiforme. Sur Internet - au vu des analyses dont nous disposons et comparé à la moyenne des internautes - , notre public est davantage masculin que féminin, plus âgé et compte davantage de cadres. Ce qui nous conduit, au nom de notre mission de service public, à travailler en direction d'un public plus jeune, plus populaire afin que le plus grand nombre de citoyens puisse avoir accès à nos images.
Avant la création du site Ina.fr, le dépôt légal de la radio-télévision, confié à l'Ina, était la seule source d'accès aux archives dont pouvait bénéficier les étudiants et les chercheurs dans le cadre de la Bibliothèque nationale de France (BnF). Depuis, ces images sont devenues accessibles de chez soi et les processus habituels de consultation s'en sont trouvés bouleversés. Ceci doit nous conduire à réfléchir à la façon de mettre à disposition ces fonds, au-delà du site de référence qu'est la Bibliothèque nationale de France. Il nous faudra envisager une mise à disposition plus large, qui ne s'arrête pas au seul pôle de consultation parisien.

Quels sont les développements possibles en matière de diffusion ?

E.H : Nous pouvons imaginer certains développements, d'autres seront fonction des technologies à venir. Mais, grâce à la numérisation systématique des archives, l'Ina peut être présent sur tous les vecteurs ou supports existants : DVD, vidéo, télévision, radio, Internet, etc. Au travers d'Inamédia, nous sommes présents pour les professionnels et, via le site Ina.fr, auprès du grand public. Nous avons expérimenté sur les téléphones portables une diffusion des Shadoks, une thématique sur le rugby. Mais nous pourrions être présents de multiples façons. En matière de télévision ou de radio, nous sommes capables de maîtriser tout ou partie du processus. Si nous prenons l'exemple d'une télévision classique, il serait concevable de diffuser des milliers d'heures éditorialisées dans le cadre, par exemple, d'une chaîne thématique. Nous pourrions également constituer des bouquets de programmes accessibles en ADSL ou concevoir notre propre chaîne sur Internet. La déclinaison en offre éditorialisée est tout à fait réalisable. Elle viendrait renforcer ce que nous avons mis en oeuvre sur notre site. Avec une ergonomie adaptée, nous pourrions générer des pratiques interactives du type de celles qui se développent sur le Web 2. On pourrait l'envisager aussi pour la radio. Une radio Ina sur Internet valoriserait les fonds sonores, en complément des éditions de CD. Au niveau de l'entreprise, ces nouvelles activités supposeraient l'acquisition de nouveaux métiers.

D'autres partenariats sont-ils envisageables ?

E.H : Il nous faudra développer également des partenariats avec les collectivités locales et l'Education nationale. Nous avons déjà de nombreux contacts avec cette dernière. Le fait nouveau, c'est qu'une nouvelle génération d'enseignants voit le jour, familiarisée avec l'image qui fait partie de leur culture. Ces enseignants seront donc prescripteurs. En effet, en complément de l'écrit, la pédagogie aura besoin de l'image, c'est une donnée historique. Nous pourrions être, également, partenaires de collectivités locales. Dans un monde globalisé, les communautés prennent tout leur sens, c'est une tendance qui s'affirme dans nos sociétés. Or, la manière de cerner l'identité par le local passe par l'image et les collectivités locales en constituent un bon vecteur. Ce sont elles, et non les chaînes de télévision qui arriveront à redonner aux gens les images de leur passé afin de réintroduire dans les villes la notion d'histoire, d'élaborer une pédagogie du lieu.
Nous disposons d'outils nous permettant de gérer une très grande volumétrie et de mettre à disposition les documents de façon précise, de plus en plus spécialisée. Nous pourrions même intégrer d'autres fonds, demander aux habitants d'une ville, d'une région de diffuser les images qu'il détiennent. Mais, là encore, l'Ina devra être le garant de la source et de leur traçabilité. L'Ina protège économiquement, juridiquement, culturellement les images qu'il conserve. Si ces conditions n'étaient pas réunies, l'Ina ne pourrait s'engager dans cette voie. Mais si elles l'étaient, l'Ina pourrait devenir, non plus seulement la mémoire de la radio- télévision française, mais aussi celle de tous les Français.

Quel rôle joue l'Ina au niveau international ?

E.H : Le congrès de la Fiat (Fédération internationale des archives de télévision), qui s'est tenu à Lisbonne en octobre 2007 et auquel je participais, a notamment accueilli une quinzaine de délégations africaines, une délégation indienne et une chinoise. Ceci pour souligner à quel point la planète archives n'a jamais été aussi bien représentée. Le niveau de conscience est réel. Depuis 5 ans, plus personne ne doute de l'importance de la sauvegarde et de la conservation des archives. Certes, beaucoup de pays ont élaboré des plans auxquels manquent encore les financements. Mais le mouvement est enclenché. Tous les pays ont reconnu la nécessité de la numérisation. A ce titre, l'Ina a su monter la voie.
Nous développons des partenariats internationaux. Ainsi, avons-nous signé des accords avec CulturesFrance, l'ancienne Action française artistique, l'organisme culturel du Quai d'Orsay dirigé par Olivier Poivre d'Arvor. En 2006, pour le cinquantième anniversaire de l'indépendance du Maroc, j'ai signé un accord de cession à la télévision marocaine, portant sur une centaine de documents symboliquement forts, permettant de reconstituer une partie du patrimoine historique de ce pays, jusqu'en 1956. Au deuxième semestre 2008, la France aura la présidence de l'Union européenne et nous réaliserons un site sur la culture et les cultures en Europe, vues par les artistes et les penseurs européens. Mais nous pouvons aller au-delà. C'est une question de moyens. La France s'interroge sur son image dans le monde, sur le rôle de l'audiovisuel extérieur, sa capacité d'influence. C'est une question légitime. Avec l'Ina, l'Etat possède un outil de dimension internationale qu'il pourrait renforcer et exploiter davantage. Par son sérieux, sa rigueur, son professionnalisme, l'Ina existe déjà sur cette scène comme l'un des centres d'archives et de recherche les plus avancés du monde. Il pourrait jouer, dès demain, un rôle encore important sur la scène internationale.

Entretien avec Emmanuel Hoog, président de l'Ina
Propos recueillis par Philippe Raynaud
(Date de mise en ligne : 14/02/2008)

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