Résumé : « La numérisation des collections est sans doute la plus spectaculaire des actions entreprises à ce jour, mais il me semble important de souligner que ce n'est pas la seule, qu'elle inscrit dans une vision plus large, plus complète, où c'est toute la cohérence de l'institution « bibliothèque » qui est finalement revisitée. ». Bruno Racine, Président de la BnF analyse la façon dont les fonctions de la Bibliothèque nationale française se redéploient à l'heure du numérique mais aussi dans la continuité de son histoire.
Bruno Racine, ancien élève de l'École normale supérieure et agrégé de lettres classiques, a été directeur général des affaires culturelles de la Ville de Paris (1988-1993), directeur de l'Académie de France à Rome (1997-2002), puis président du Centre Pompidou (2002-2007). Á ce titre, il assurait également la présidence de la Bibliothèque publique d'information et de l' Institut de recherche et coordination acoustique/musique, (Ircam). Ecrivain, il a publié à ce jour six romans, dont plusieurs ont reçu des prix littéraires, ainsi que de nombreux articles sur la politique étrangère ou culturelle. Il est, depuis le 2 avril 2007, président de la Bibliothèque nationale de France.
Depuis une dizaine d'années, et tout particulièrement au cours des deux dernières, la BnF s'est engagée dans un véritable « virage numérique » ; cette mutation est à la fois naturelle et indispensable compte tenu de l'évolution de la production éditoriale (qu'elle concerne l'écrit, l'image ou le son) mais aussi des usages, profondément transformés par l'appropriation massive de l'Internet par les citoyens. Édition et consultation en ligne tendent d'ailleurs à se rejoindre de plus en plus puisque chaque internaute est devenu un éditeur en puissance et peut participer à la constitution du savoir. C'est une situation nouvelle pour les institutions de mémoire : la notion de « patrimoine collectif » est plus que jamais porteuse de sens.
La numérisation de la bibliothèque : une révolution ancrée dans son histoire
L'entrée dans le numérique constitue une évolution patrimoniale majeure, mais est-il utile de rappeler que ce n'est pas la première ? Depuis cinq siècles, la BnF a accompagné les grandes mutations technologiques, sociales et culturelles qui ont marqué notre histoire, de la naissance de l'imprimerie à l'apparition de la photographie, des phonogrammes, des vidéogrammes ou des documents électroniques et multimédias, tous soumis au dépôt légal, mission première et historique de l'établissement. L'apparition de chaque nouveau support a conduit la Bibliothèque à maîtriser de nouveaux outils et de nouvelles compétences, et à étendre le champ tant quantitatif que qualitatif du patrimoine dont elle a la charge. C'est donc à chaque fois la source de bouleversements importants.
Pour autant, les missions de la BnF restent fondamentalement les mêmes : collecter, conserver, organiser le patrimoine et le mettre à la disposition du public d'aujourd'hui et des générations futures. Du fait de sa position particulière parmi les bibliothèques françaises, la BnF se doit, en outre, de mettre l'accent sur le caractère aussi exhaustif que possible de ses collections (elle est la bibliothèque de dernier recours), sur les conditions de leur conservation (son horizon temporel reste l'éternité) mais aussi sur la nécessité de jouer pleinement son rôle de bibliothèque nationale, en étant un partenaire actif et innovant tant en France qu'à l'étranger.
C'est depuis ces missions, cette histoire d'innovation permanente et cette expérience de la masse, de la longue durée et du réseau que la Bibliothèque aborde la question du patrimoine numérique. De ce point de vue, elle a des atouts certains, car parmi les enjeux que pose le numérique, on trouve précisément la problématique des grands volumes, celle de la sécurité et de la préservation de données fragiles et souvent éphémères, celle de l'articulation entre collections et acteurs.
Nouvelles collections et nouveaux services en ligne : Gallica aujourd'hui et demain
Le numérique a pris une visibilité particulièrement forte à la BnF à partir de 2005 avec le projet de bibliothèque numérique européenne. La mise en ligne du prototype Europeana en mars 2007 a été le premier résultat tangible de cette initiative, dont l'impact a été à la fois européen et français. Européen, car la Commission européenne s'est véritablement saisie de cette contribution, qui a servi de point de départ technique et conceptuel à une aventure qui se poursuit aujourd'hui à La Haye sous l'égide de la fondation EDL (European Digital Library). Nous restons étroitement associés à ces travaux, dont un premier prototype sera à son tour présenté en 2008. Français, car ce que nous avons appris en imaginant Europeana, nous nous sommes empressés de le mettre en pratique au niveau national : la bibliothèque numérique « nationale », Gallica connaît des améliorations constantes, comme l'illustre Gallica 2, lancée en octobre dernier, dont la plupart des documents, qui n'étaient jusque là disponibles qu'en mode image, sont désormais traités pour permettre une recherche par mots, à l'intérieur des textes.
Le patrimoine numérique à la BnF, c'est d'abord cette très forte dynamique engagée autour de la numérisation des collections nationales. Trois axes sont à considérer. Le premier consiste à numériser plus et mieux, en proposant un saut quantitatif et qualitatif dont les objectifs sont ambitieux puisqu'un marché qui porte sur pas moins de 300 000 documents à numériser en mode texte dans les trois ans a été signé avec la société Safig en septembre 2007. Le deuxième axe vise à intégrer à la bibliothèque numérique des documents sous droits - moyennant un accès payant au texte intégral -, en développant des partenariats intelligents avec les éditeurs : la BnF a engagé un dialogue constructif avec le Syndicat National de l'Edition et prépare une expérimentation qui sera présentée lors du prochain Salon du Livre. Enfin, troisième axe, il s'agira de développer, à travers les nouvelles interfaces de la bibliothèque en ligne et différents projets de recherche et développement, sur le Web sémantique notamment, une conception nouvelle des services en ligne qui conduise la Bbibliothèque à intégrer pleinement l'environnement et les logiques du Web. La BnF souhaite être plus proche des internautes, et leur laisser une large place afin qu'ils participent eux aussi à la valorisation des collections numérisées. Autour de Gallica, nous allons promouvoir plus largement en ligne les données et les compétences de la Bibliothèque dont le capital professionnel est considérable, qu'on pense à l'importance de son catalogue, particulièrement riche et structuré ou aux services que peuvent apporter les bibliothécaires aux internautes parfois perdus dans l'immensité des contenus culturels offerts en ligne.
Avec l'arrivée du numérique, c'est ainsi toute l'organisation de la Bibliothèque qui se tourne vers le Web, et pas seulement une petite partie de son patrimoine.
L'entreprise est bien sûr de longue haleine, et aura des effets de bord qu'il est impératif d'anticiper : si les collections sont numérisées, sur quels atouts reposera l'attractivité de la bibliothèque physique ? Parallèlement au chantier numérique, nos équipes sont en train de repenser les services, les lieux et les relations humaines qui font qu'un bâtiment peut continuer d'attirer les publics attachés à la convivialité, à la transmission du savoir, à l'apprentissage, à un rapport direct avec le patrimoine, avec l'original. Il nous appartient de mieux valoriser les collections par des expositions, une action pédagogique forte et un accueil globalement plus proche des attentes et des usages des publics. Deux grands chantiers sont d'ailleurs engagés, que je pilote en ayant en point de mire l'articulation optimale entre bibliothèque numérique et bibliothèque physique : la réhabilitation complète du quadrilatère historique de la BnF rue de Richelieu et une réflexion prospective sur l'avenir des salles de lecture du Haut-de-Jardin sur le site François-Mitterrand (Tolbiac).
La bibliothèque numérique au-delà et en deçà de la numérisation
La numérisation des collections est sans doute la plus spectaculaire des actions entreprises à ce jour, mais il me semble important de souligner que ce n'est pas la seule, qu'elle s'inscrit dans une vision plus large, plus complète, où c'est toute la cohérence de l'institution « bibliothèque » qui est finalement revisitée. Dans les coulisses de la BnF - plus exactement dans ses salles informatiques- s'activent des ingénieurs et tournent des serveurs qui assurent l'enrichissement et la préservation des nouvelles collections numériques. Deux exemples me paraissent particulièrement révélateurs de la diversité mais aussi de la cohérence des projets que conduit la BnF : la mise en place du dépôt légal de l'Internet et la construction de l'entrepôt numérique SPAR.
Le dépôt légal de l'Internet (la Loi Dadvsi du 1er août 2006) donne à la BnF de compléter ses collections numérisées de documents « nés numériques », c'est-à-dire d'archives de sites Web. La BnF réalise des collectes automatiques du Web depuis 2004 et a également fait des achats rétrospectifs d'archives auprès de son partenaire américain Internet Archive. Elle conduit parallèlement plusieurs projets pilotes de collectes ciblées sur des thèmes, des événements, par exemple la Web-campagne électorale de 2007 conduite en coopération avec d'autres institutions (Sciences Po, Forum des droits sur Internet) et des bibliothèques municipales de dépôt légal imprimeur en région.
Les collections qu'elle a réunies représentent aujourd'hui 110 Téraoctets de données, soit 10 milliards de fichiers Web, qui permettent de retrouver des textes ainsi que des images, des vidéos, des blogs, ..., dont les plus anciens remontent à 1996. L'ouverture de l'accès public aux archives est prévue dans les salles de lecture de la BnF tout prochainement. Elle permettra aux chercheurs d'explorer la mémoire du Web, un projet qui s'inscrit dans la continuité de la mission de dépôt légal de la BnF et pour lequel elle a tissé un réseau de collaboration mondial au sein du Consortium international pour la préservation de l'Internet (IIPC).
L'accroissement des collections numériques de la Bibliothèque (100 téraoctets par an aujourd'hui) et la diversité de leurs formats la placent devant le défi de leur préservation à long terme. Parce qu'il est essentiel d'entreposer de manière sécurisée et pérenne les objets numériques en s'appuyant sur un socle solide et performant, la bibliothèque a lancé en 2005 le projet SPAR (Système de préservation et d'archivage réparti). C'est un projet de grande ampleur, qui s'étend sur plusieurs années. Après avoir acquis l'infrastructure en 2005, la BnF a lancé en juin dernier un appel d'offres pour la réalisation de la partie logicielle qui permettra de conserver sur le long terme (et de garantir la lisibilité) des fichiers numériques issus par exemple de la numérisation ou de l'archivage du Web. Ce système a été conçu au service d'une large communauté et, dans une volonté de mutualisation des expertises et des coûts, il sera donc ouvert à d'autres partenaires et institutions, offrant ainsi un service de « tiers-archiveur » du patrimoine numérique.
Ces exemples montrent bien que, si le numérique impose à la bibliothèque de changer d'échelle et d'outils, ce sont bien toutes ses fonctions essentielles qui se redéploient : qu'il s'agisse de l'enrichissement du patrimoine (numérisation, dépôt légal de l'Internet), de sa communication et de sa valorisation (sur Gallica et sur le Web) ou de sa préservation (dans SPAR). Le patrimoine numérique s'installe aujourd'hui solidement à la BnF dans la continuité de son histoire.
Bruno Racine, président de la la Bibliothèque nationale de France
(Date de mise en ligne : 14/02/2008)





