Vous êtes ici : Accueil > Ressources : Dossiers de l'audiovisuel > Les e-dossiers de l'audiovisuel > Cinémathèque française : ...

Cinémathèque française : valoriser des collections multiples

Serge Toubiana

La Cinémathèque française, qui a fusionné avec la Bibliothèque du film en 2007, a entamé la numérisation de l'ensemble de leurs collections respectives afin d'en permettre l'accès le plus large. Cet objectif nécessite des moyens importants, à la hauteur des enjeux : sauvegarder et restaurer de nombreux films tout en développant une politique éditoriale ambitieuse.

Serge Toubiana a été rédacteur en chef des Cahiers du cinéma. Editeur d'ouvrages de cinéma, il fut membre du jury du Prix Louis Delluc de 1986 à 2001 et membre du jury du Festival international du film de Cannes en 1992. Coréalisateur d'un long métrage, François Truffaut, Portraits volés (1993), il a également réalisé plusieurs films pour la télévision, produit des émissions consacrées au cinéma sur France-Culture. Depuis mai 2003, il est directeur général de la Cinémathèque française.

Quelle politique de numérisation la Cinémathèque mène-t-elle actuellement ?

Serge Toubiana : La Cinémathèque française conserve non seulement des collections de films (environ 40 000 titres), mais également des collections « non film » importantes, tant en quantité qu'en qualité : 4 000 appareils, 3 000 costumes et décors, plus de 30 000 affiches et dessins, 21 000 ouvrages, 500 000 photographies, 15 000 dossiers d'archives, 19 000 revues de presse, 415 titres de périodiques, etc. Les collections ont fait, notamment grâce au travail entamé par la Bibliothèque du film (BiFi) depuis sa création en 1992, l'objet d'un important processus de numérisation. Cela concerne notamment les appareils et costumes, les affiches et dessins, ainsi que les photos. En janvier 2007, la Bibliothèque du film a fusionné avec la Cinémathèque française, si bien que nous sommes entrés dans une logique commune, globale, de numérisation de l'ensemble de nos collections. La mise à disposition du public le plus large fait en effet partie intégrante de nos missions.

Quelles sont vos priorités ?

S.T : Deux priorités, compte tenu du contexte juridique et des nécessités de conservation ou de restauration :
- d'une part, il s'agit de numériser les films dont la Cinémathèque détient les droits, ce qui permet un accès très souple, affranchi des contraintes du visionnage des supports film sur table de montage, et ensuite une valorisation, y compris commerciale plus facile ;
- d'autre part, il s'agit d'étendre cette politique aux films que la Cinémathèque a contribué à sauver en les sauvegardant, ou en les restaurant. Dans le premier cas, la Cinémathèque dispose des droits d'exploitation sur les films, soit acquis (films du catalogue Albatros en 1958 par exemple), soit « récupérés » dans le cadre des films en déshérence. Trois films de Jean Epstein ont ainsi été confiés récemment par décision de justice à la Cinémathèque : Mor Vran (1930), L'Or des mers (1931) et Chansons d'Ar Mor (1934). Dans le deuxième cas, la Cinémathèque doit obtenir l'accord des détenteurs de droits des films. Elle est en position de le faire, car elle est à même de proposer aux ayants droit une expérience et des contenus permettant de valoriser l'édition en DVD des films numérisés et restaurés. La Cinémathèque agit dans ce cadre comme une caution patrimoniale, apporte une valeur ajoutée intellectuelle.
Au-delà de ces deux priorités, il faudrait, en théorie, envisager la numérisation des autres films que conserve la Cinémathèque, afin d'en permettre l'accès le plus large. Le budget nécessaire est important et demande la mise en place d'une politique volontariste de l'Etat, comparable à celle qui a permis la mise en place du plan Nitrate.

Quelles sont les collections concernées ?

S.T : Le coeur de la collection de la Cinémathèque concerne des films des années 1920-1930 sur support 35 mm, de court, moyen et long métrage, films de fiction et documentaires, qui sont pour la plupart muets. Le fonds numérisé comprend deux parties :
- les films du catalogue de la Société des Films Albatros, fondée par Alexandre Kamenka, et dont la Cinémathèque a acquis les droits en 1958, lors de la liquidation de la société ;
- d'autres films, pour la plupart réalisés par des cinéastes ayant fait leurs débuts ou travaillé avec la Société des Films Albatros, complétés par des films en déshérence dont la Cinémathèque a obtenu les droits auprès du TGI, sans oublier le Napoléon d'Abel Gance.

Quel est le nombre de documents déjà numérisés ? Dans quels délais l'ensemble des documents sera-t-il numérisé ?

S.T : Á fin décembre 2007, 53 films auront été numérisés, et pour certains restaurés, totalisant environ 70 heures de programme. Parmi les réalisateurs, on peut citer Alexandre Volkoff, Jean Epstein, Viatcheslav Tourjansky, Jacques Feyder, Serge Nadejdine, Marcel L'Herbier, René Clair, Abel Gance.
En 2008, nous avons prévu de numériser les trois titres de Jean Epstein mentionnés plus haut. Le travail sur notre premier corpus sera donc achevé en 2008.
Par ailleurs, des démarches juridiques sont prévues concernant 26 films supplémentaires que la Cinémathèque a sauvegardés et/ou restaurés, que nous considérons aujourd'hui en déshérence. Nous espérons évidemment que certaines aboutiront en 2008. Les travaux de numérisation se feront donc au rythme des décisions juridiques.
Pour le reste de nos priorités, et cela concerne environ 2000 films, cela dépendra de nos capacités de négociation avec les ayants droit, et des moyens qui nous seront alloués.
Quant aux autres films des collections (i.e. les 40 000 titres), nous ne pouvons, de fait, pas répondre à cette question pour l'instant.

De quels moyens disposez-vous ?

S.T : La politique de numérisation et de sauvegarde du patrimoine cinématographique suppose d'importants moyens. La tendance budgétaire actuelle est à la baisse. La Commission du patrimoine cinématographique, au sein de laquelle nous siégeons, aux côtés des Archives françaises du film et de la Cinémathèque de Toulouse, s'interroge sur les moyens dont elle dispose pour poursuivre une politique de sauvegarde et de restauration. Présidée depuis peu par Dominique Wallon (ancien directeur général du Centre national de la cinématographie), elle réfléchit à l'avenir. Il faudra convaincre la puissance publique de prolonger le plan Nitrate, en investissant de nouveaux moyens pour sauvegarder et restaurer quantité de films des années 1960, dont les copies ou les éléments sont menacés par le syndrome du vinaigre.

Estimez-vous que des documents seraient en danger ?

S.T : Des documents sont aujourd'hui en danger du fait de l'arrêt du plan Nitrate, et le manque de crédit ne nous permet pas de reporter sur support safety l'ensemble des collections concernées. Le risque est de perdre l'unique support d'origine (i.e. les éléments de conservation).
Mais d'autres collections, sur des supports différents, se dégradent inexorablement : films sur acétate, atteints du syndrome du vinaigre, films des années 1960-1970 dont les copies sont touchées par le virage des couleurs. Ils nécessitent des conditions de conservation très particulières (hygrométrie contrôlée, températures de stockage inférieures à 10°C).

Le volume des films à restaurer est-il important ?

S.T : Compte tenu de ce qui est dit plus haut, cela concerne potentiellement l'ensemble des collections de la Cinémathèque, car même avec de bonnes conditions de conservation, nous ne faisons que ralentir le processus de dégradation, nous ne l'arrêtons pas et des conditions de conservation strictes rendent les films quasiment inaccessibles.
La restauration peut se faire selon deux techniques : soit de façon photochimique sur le matériel d'origine, i.e. les éléments de tirage qui sont, pour simplifier, conservés depuis la Seconde Guerre mondiale aux Archives françaises du film du CNC, soit de façon numérique à partir d'une « simple » copie, avec le risque inhérent à ce support, et la nécessité dans ce cas de tirer un nouvel élément photochimique, assurant aujourd'hui la meilleure garantie d'une conservation à long terme.

La Cinémathèque dispose-t-elle d'assez de moyens ? Quels domaines devraient conforter les pouvoirs publics ?

S.T : La réponse à la première question est non. À la deuxième, nous pouvons réfléchir dans trois directions :
- la poursuite du plan Nitrate, qui permettrait de terminer le transfert des films sur support safety, et sa continuation dans un « plan acétate », pour sauver les films atteints du syndrome du vinaigre ;
- le maintien des crédits alloués à la construction de bâtiments de conservation modernes et aux normes, qui permettent au CNC de conserver dans d'excellentes conditions ses collections mais également celles de la Cinémathèque française ;
- la mise en oeuvre d'un plan ambitieux, comme celui dont a bénéficié l'Ina pour la numérisation des fonds de la télévision et de la radio, qui permettrait la numérisation du dépôt légal du cinéma, ainsi que du dépôt volontaire de films qui ne figurent pas dans l'inventaire du dépôt légal (dont une bonne partie des collections de la Cinémathèque française est issue), ceci dans le respect des droits patrimoniaux des producteurs et des distributeurs. Les volumes sont moins importants (environ 100 000 films aux Archives françaises du film, 40 000 à la Cinémathèque française, à peu près le même nombre à la Cinémathèque de Toulouse) et le rythme de croissance annuel est sans commune mesure avec celui de la télévision. On estime à environ 550 le nombre de films de long-métrage distribués en France chaque année et environ 200 courts-métrages sont produits. Les collections de la Cinémathèque s'accroissent par ailleurs bon an mal an de 500 films.

Quelle valorisation envisagez-vous ?

S.T : Pour les films que la Cinémathèque a numérisé en 2007, ils seront mis à disposition du public en DVD dans notre bibliothèque et des extraits seront disponibles sur un site Internet lancé à cette occasion et consacré à la Société des Films Albatros.
Se pose à ce niveau la question du support de diffusion. Si on accepte la diffusion numérique, et sous réserve de l'équipement des salles de cinéma pour ce format, le processus s'arrête là. En revanche, si on tient au support d'origine, qui est celui pour lequel le film a été conçu, il faut poursuivre la démarche et ajouter une étape supplémentaire, consistant à retirer une copie neuve sur film à partir de la version numérique restaurée. Cela renchérit d'autant les projets. Le risque est effectivement de ne plus voir de films sur pellicule.

Vous êtes-vous heurté à des problèmes juridiques liés à la diffusion de votre patrimoine cinématographique ?

S.T : Pour les films dont nous disposons des droits, nous n'avons pas vraiment de difficulté, même si, lorsque sera venu le temps d'une édition commerciale des DVD, sans parler de la VOD, se poseront des questions de territoires, car, selon les films, nos droits ont des restrictions territoriales.
Pour les films que nous avons restaurés ou sauvegardés, nous devrons négocier film par film avec les ayants droit. Nos conventions de dépôts intègrent depuis quelques années des clauses prévoyant la restauration et la numérisation, mais cela ne couvre pas encore le périmètre de toutes nos collections.

Quels sont les développements envisageables ?

S.T : Pour ce qui est de la Cinémathèque, ils sont de trois ordres. Le premier est évidemment l'édition en DVD des films numérisés. C'est un aboutissement du travail de restauration et de numérisation, mais cela nécessite une politique éditoriale clairement définie, prenant le parti de l'accompagnement patrimonial du film, rendu possible, en ce qui nous concerne, par les fonds documentaires qui accompagnent les films. Cela suppose aussi une attention particulière portée à la numérisation et à la restauration afin de proposer une qualité quasi irréprochable, et donc de procéder à des traitements numériques complémentaires.
Le deuxième est la diffusion des films en VOD. Ceci suppose de disposer d'un catalogue conséquent afin de proposer une offre attractive au public, tant en quantité qu'en variété, mais également une capacité importante de nouveautés afin de rentabiliser des investissements lourds. Ce qui n'est pas le cas de la Cinémathèque. Cela nous orienterait plutôt vers des partenariats ciblés avec des opérateurs existants, avec lesquels nous sommes en discussion.
Enfin, il y aurait la numérisation du fonds disponible en consultation à la médiathèque. Cela consisterait en la mise en réseau interne de notre collection de VHS (2 700 titres) et de DVD (2 400 titres). C'est un projet que nous envisageons, mais nous n'avons pas encore le financement pour le réaliser.
Cela améliorerait amplement la qualité de service, mais faciliterait surtout la mise en oeuvre d'outils de travail attachés au film, comme le logiciel Ligne de temps, développé par le Centre Pompidou, qui rend possible l'annotation synchronisée de l'image animée et permettrait, enfin, d'envisager la mise en relation « réelle » et instantanée des collections film et non film, ouvrant ainsi de nouvelles perspectives pour la recherche, la critique cinématographique et la compréhension des films et de leur processus créatif. Nous pourrions par exemple sur un même écran disposer du dessin du costume, de la photo du costume lui-même, de la maquette du décor, du script annoté et de l'extrait de film concerné.

Propos recueillis par Philippe Raynaud
Date de mise en ligne : 14/02/2008)

Les sites de l'ina
Accéder aux sites de l'Ina
OK