« Y a-t-il trop de producteurs en France ? » Ça se discute...

Nicolas Traube & Tancrède Ramonet

Trop de producteurs ? Cette question circule à bas bruit dans le milieu audiovisuel français - surtout à propos des sociétés faisant du documentaire et de la fiction. Le nombre de producteurs indépendants n'a en effet cessé de progresser depuis une vingtaine d'années. En 2006, le CNC a recensé 660 sociétés ayant bénéficié des aides du Cosip, 9,1 % ayant produit 50 % des oeuvres aidées*. Nous avons posé la question séparément à deux producteurs, de deux générations, syndiqués tous les deux, mais qui ne représentent ici que leur propre perception de l'audiovisuel français. Si tous deux répondent que la question n'a pas lieu d'être sous cette forme, chacun a sa propre analyse sur ce qu'elle recouvre. L'un, Nicolas Traube, riche de sa longue expérience, en décrit les défauts, malthusianisme, sous-financement et endogamie. L'autre, Tancrède Ramonet, jeune producteur récemment distingué par la profession, défend un système permettant l'exception culturelle et le rayonnement de l'audiovisuel français à l'étranger. Les deux faces d'un même système ? La question de départ reste ouverte...

* voir tableau CNC Les producteurs aidés de 2001 à 2006

Entretiens avec deux producteurs, Nicolas Traube(1) (Pampa Productions) et Tancrède Ramonet(2) (Temps noir).

Nicolas Traube : « Le problème de l'audiovisuel français est son sous-financement »

Après la période Hamster, celle de la fiction de France 2, vous avez créé une petite société, Pampa...

Nicolas Traube : Pampa est une société qui n'a pas vocation à se développer en termes de création d?emplois. J'ai fait ce choix dès sa création en 2000. Nous générons beaucoup de programmes par rapport à notre taille - nous sommes deux - et nous ne voulons pas en générer plus que ceux que nous pouvons maîtriser. Nous avons écarté le créneau des séries longues, qu'il est très difficile de se voir attribuer quand on n'est pas dans un groupe. Donc, pour pouvoir vivre de la façon la plus souple possible, avec des frais généraux très contrôlés, j'ai décidé de me concentrer sur des mini-séries, en coproduction internationale, deux à quatre soirées par an, ou des téléfilms très pointus, qui ont chacun du caractère, hors du marché d'une télévision jusqu'à il y a peu très lisse. Et, en prime, un documentaire ici ou là sur des sujets que je trouve importants.

Pensez-vous qu'il y ait trop de producteurs audiovisuels en France ?

N. T. : Il y a autant de sociétés qui vivent que le marché peut en nourrir. Il y en a qui meurent, il y en a qui naissent. L'idée que sous-tend cette question serait qu'il faudrait réguler le nombre de sociétés de production qui existent pour répondre à des demandes dans un marché donné.
Je suis un libéral - pas un ultra-libéral, je comprends donc qu'il y ait une intervention des pouvoirs publics -, mais en ce qui concerne le nombre de sociétés, je suis évidemment pour une liberté totale. Nous ne sommes pas dans un secteur où l'on puisse justifier la mise en place d'un numerus clausus.
Ensuite, ces sociétés existent en fonction des contrats qu'elles réussissent à décrocher auprès de leurs clients, principalement les diffuseurs, et c'est à la limite à ceux-ci de choisir le nombre de fournisseurs avec lesquels ils travaillent, ou la façon dont ils ont envie que le marché s'organise. Les chaînes privées font de toute façon comme elles veulent, elles choisissent les fournisseurs qui leur correspondent le mieux. TF1 peut exercer à certains moments une politique un peu nataliste, parce qu'ils ont envie par exemple de voir arriver des nouvelles petites sociétés capables de casser un peu les prix. Ça paraît une démarche naturelle, c'est la concurrence. Les chaînes publiques, elles, sont prises dans une contradiction entre leurs besoins d'assurer une grande diversité dans leur approvisionnement en programmes, ce qui est une de leur spécificité, une certaine rationalité qui voudrait que ce soit plus sécurisant de travailler avec moins de producteurs et une certaine responsabilité/culpabilité envers les « faibles », que ce soient des sociétés appartenant à des groupes ou des indépendants historiques.
Donc, a priori, il y a autant de producteurs que le marché permet d'exister. Ce n'est pas à nous de dire : il en faut plus, il en faut moins.

Les petites sociétés ont-elles intérêt à se rapprocher des groupes ?

N. T. : Je pense que la possibilité pour les groupes d'attirer des petites sociétés autonomes sous leur ombrelle pour peser plus sur les diffuseurs est vouée à l'échec en France, car le marché français ne permet pas des gros bénéfices pour les producteurs. La production souffre d'un sous-financement global, par manque de ressources générales, publicité, redevance. Un chiffre très éclairant : la France consacre 0, 4 % de son PNB à l'audiovisuel au sens large, cinéma, télévision, publicité... et dans les pays comparables, c'est 0,64 %, c'est-à-dire 50 % de plus !
Quand vous n'avez pas de marge suffisante pour que les groupes soient économiquement prospères, ces groupes ne sont pas intéressants pour les petites sociétés, parce que, bien qu'ils affichent des critères de gestion beaucoup plus drastiques que ceux que peuvent avoir les sociétés autonomes, ils sont en fait plus chers en termes de coût de production que ces dernières. Mes frais généraux sont, par rapport à mon chiffre d'affaires, bien inférieurs à ceux des groupes. Constituer des synergies au sein d'un groupe, ces fameuses économies d'échelle dont on nous rebat les oreilles depuis des années, ça ne marche pas dans l'audiovisuel, tout du moins dans la fiction, car on est dans un secteur où l'externalisation de beaucoup d'activités permet une grande souplesse de gestion et de coût. Ainsi, le système que j'ai trouvé pour m'appuyer sur du juridique externe est beaucoup moins cher que ce que me facturerait un groupe comme Lagardère avec un secteur juridique intégré.
Quand je dirigeais Hamster (3), le principal motif qui justifiait l'agglomération de sociétés, c'était le désir d'individus de travailler ensemble ; Hamster mettait à disposition de ses filiales un certain nombre d'outils (administration, post-production...), mais sur la base du volontariat. Pour le reste, c'est très illusoire de vouloir regrouper des sociétés, parce que, contrairement à ce qui se passe aux États-Unis où les groupes permettent de financer du développement pour les petites sociétés qui viennent s'y agglomérer, en France ces groupes n'ont pas, ou ne veulent pas avoir, de fonds propres pour développer. Je peux donner l'exemple que j'ai vécu comme client à France 2 : les groupes étaient les plus mauvais investisseurs en idées, les plus frileux ! Alors que le petit producteur s'investit à fond pour présenter un joli projet.

Qu'est-ce qui vous paraît souhaitable, en particulier pour la fiction ?

N. T. : La seule chose que je puisse regretter, c'est qu'il y a peu de création de nouvelles sociétés, en particulier en fiction, à la tête desquelles seraient des gens plus jeunes, qui viendraient revivifier ce marché. C'est un élément qui permet de juger du mauvais état général de l'activité de la fiction en France : quand il n'y a pas de création de jeunes sociétés, sinon à la marge, ça veut dire qu'on n'est pas attirant, que c'est un marché qui végète.
Il pourrait y avoir beaucoup plus de fiction. Il faudrait notamment qu'elle soit plus rentable en termes de récolte de publicités, puisque la fiction est le genre le moins intéressant pour une chaîne sur ce plan(4). Et côté producteur, aucune société n'est assez indispensable pour influer vraiment sur les chaînes sur leur choix, sur la fixation des prix, même, je pense, pour Lagardère qui doit avoir 10 à 12 % de la fiction de prime time, ou Telfrance avec son feuilleton Plus belle la vie positionné pourtant sur un carrefour stratégique de France 3.
Notre système de diffusion ne génère donc pas de dynamique autour de la fiction, alors qu'il y en a une beaucoup plus importante du côté des magazines et des émissions de flux, parce qu'il y a des enjeux énormes en termes de récolte publicitaire : on y voit plus de concentration de producteurs au sein de groupes qui, eux, sont extrêmement efficaces. Lagardère n'a pas vraiment intérêt à investir plus en fiction : ce n'est pas un genre suffisamment générateur de marge, puisque de toute façon, la fiction n'est pas dans une réelle économie de marché.

Comment analysez-vous cet état de fait ?

N. T. : On sait très bien d'où viennent ces problèmes : la France est l'un des rares pays, avec l'Italie, à admettre que les actionnaires des groupes médias puissent aussi avoir des activités dans des domaines liés aux marchés passés avec l'État. Ainsi, trois ou quatre groupes contrôlent la diffusion et par ailleurs entretiennent des relations très étroites avec l'État, pour ne pas dire avec les partis, puisqu'on a tenté de mettre un peu d'ordre dans ce dernier domaine. D'où un marché qui permet très peu de concurrence, totalement déséquilibré, à cause des cadeaux faits par tous les pouvoirs publics, par exemple à TF1 depuis sa privatisation, qui lui ont donné la possibilité de rester l'acteur dominant du marché, qui en fixe les règles.
On est dans une économie entre assistée et essoufflée, ce n'est pas dynamique, il n'y a pas de jeunes coureurs de fond. Vincent Bolloré a créé une chaîne sur la TNT, mais il y investit très peu : il n'y a pas eu d'équivalent d'un Rupert Murdoch qui, aux États-Unis, a pris des risques absolus pour pouvoir créer Fox, au moment où l'on disait que le marché ne pouvait pas permettre à plus de trois networks d'exister.
En France, le malthusianisme du côté de la diffusion - douze chaînes nationales hertziennes en Italie contre six en France, dans un pays plus accidenté géographiquement que le nôtre ! - ne crée pas un marché porteur pour les fournisseurs. Du coup, les banques investissent peu, elles ne prêtent qu'à ceux qui existent, donc tout vivote et se nécrose.
Le trop grand nombre de sociétés de production, selon certains, permet aux diffuseurs de ne pas avoir des coûts de production à un niveau suffisant qui permettent aux fournisseurs de bien vivre. Cela provient du fait que nous sommes dans ce marché sous-financé et non régi par la concurrence. Dès qu'il y a de l'argent, il y a la possibilité et l'intérêt à se concentrer et à créer des fournisseurs forts.
En revanche, en France, et tout particulièrement dans le domaine de la fiction, tout le monde se tient par la barbichette. Ce n'est pas un marché tonique parce qu'il est tenu du côté de la diffusion par le nombre limité d'acteurs et que les relations diffuseurs/pouvoirs publics sont endogames : la consanguinité est absolument formidable ! Le problème n'est donc pas qu'il y ait trop de producteurs mais qu'il n'y a pas assez de clients. Cet émiettement des fournisseurs les arrange.

Le système d'aide à l'exception culturelle n'est donc pas bénéfique pour notre télévision ?

N. T. : La télévision française n'est pas meilleure et est moins dynamique que les télévisions anglaise et allemande : en termes de volume de production et de secteur économique qui fait vivre un certain nombre de gens, ces deux pays sont beaucoup plus toniques que nous. Le seul secteur où la France soit vraiment dynamique parmi les producteurs d'oeuvres, c'est l'animation, genre qui exporte le plus.

Comment voyez-vous l'avenir d'un système qui ne fait notamment pas assez confiance aux jeunes ?

N. T. : Ce n'est pas une question de faire confiance aux jeunes ou pas, ce sont les jeunes qui ne sont pas attirés par ce marché. L'argent est contingenté dans l'audiovisuel, parce que le désir des politiques est, comme je le disais, de favoriser un grand groupe, celui de Martin Bouygues, qui permet d'avoir une économie générant une télévision qui plaît suffisamment aux téléspectateurs, et qui ne coûte pas cher en termes de redevance.
Jusqu'à présent, les groupes actionnaires de TF1, Canal+ et M6 ont réussi à geler le nombre de programmes mis à la disposition du public. Mais ce système risque d'être terriblement dérangé par l'arrivée de l'Internet comme moyen de consommation, par l'arrivée de la TNT éventuellement et des autres télévisions au sens le plus large. Là, le marché devrait enfin produire son effet, étant donné que d'ici 5 à 7 ans, pour la première fois on n'arrivera pas à contrôler le nombre de programmes proposés aux Français à travers tous ces nouveaux tuyaux.

Propos recueillis par Isabelle Didier
(Date mise en ligne : 12/0907)

Notes

1.Nicolas Traube a une double et longue expérience de producteur et de programmateur. Après avoir fondé Jacaranda Films (documentaires) en 1976, il a dirigé Hamster Productions de 1983 à 1996, puis la fiction de France 2 de 1996 à 1999. Depuis 2000, il dirige Pampa Productions, petite société qu'il a créée pour produire des fictions de niche. Il a notamment produit Callas et Onassis, Les Amants du Flore, et prépare des coproductions internationales de prestige, telles Rouge Brésil ou Guerre et paix. Depuis 2006, il est le président de la Commission nationale du Film France.
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2.Tancrède Ramonet, gérant et producteur au sein de la société de production Temps Noir, dont il est le cofondateur, est diplômé en management (Paris Dauphine) et en philosophie. Il a obtenu le prix Procirep du jeune producteur français de télévision 2006 (le premier du genre) avec son équipe. Depuis sa création en 2002, Temps Noir a produit de nombreux documentaires et fictions autour de problématiques sociales, historiques, artistiques et culturelles. La société produit des réalisateurs confirmés comme de jeunes auteurs, et soutient les nouvelles technologies. Bien implantée dans l'audiovisuel français (Arte, France Télévisions, Canal+), elle est aussi soucieuse de la dimension internationale de ses films, souvent primés.
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3.Fondée en 1981, Hamster devint un point de ralliement de la création audiovisuelle française et l'un des premiers producteurs de fiction de prime time. Assurant le développement de la société auprès de son créateur Pierre Grimblat, N. Traube contribua à augmenter son volume d'activités aussi bien par croissance interne qu'externe (prise de participation dans des sociétés...).
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4.Les chaînes privées n'ont droit qu'à une coupure publicitaire, les chaînes publiques aucune.
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5.Co-créateur de la société, Axel Ramonet l'a quittée pour se consacrer à la réalisation de documentaires.
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6.Martin Laurent, producteur, diplômé en gestion.
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7.Tous formats de fiction compris, le CNC recense 835 heures de fiction aidée en 2006.
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8.Pour le financement de ces deux genres, voir La Production audiovisuelle aidée en 2006, Paris, CNC, avril 2007, p. 23-34. www.cnc.fr/Site/Template/T1.aspx?SELECTID=2554&ID=1684&Type=0&Annee=0&t=1
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