La révolution numérique a démultiplié les vecteurs de diffusion des images, sons et textes et a entraîné, de facto, une modification de tous les métiers en rapport avec les programmes. Ce que l’on appelle le « média global », c’est cette capacité d’offrir aux utilisateurs plusieurs grilles de programmes sur la chaîne traditionnelle ou sur Internet : il faudra donc acquérir de nouvelles compétences en fonction de ces différents vecteurs. Par ailleurs, de nouvelles fonctions vont émerger pour gérer ce flux d’images désormais sous forme de fichiers.
Comment évaluer les changements ?
Jean-Marie Perdriault : Avant de savoir comment vont changer les métiers, il faut savoir pourquoi ils vont changer. Ce qu’on appelle « révolution numérique » concerne tous les métiers en rapport avec les programmes : non seulement les métiers de la production, mais aussi ceux qui sont liés à la gestion de production comme à la fabrication. La première révolution a eu lieu de facto en raison de l’explosion de l’offre dans l’univers numérique. En effet, ce qu’on peut globalement qualifier de programmes et qui, autrefois, étaient diffusés par un seul média, la télévision, peut aujourd’hui être vu sur différents supports. Cette multiplication de vecteurs a entraîné une modification des métiers, notamment ceux qui étaient traditionnellement centrés sur la fabrication et la gestion de cette fabrication. Certains d’entre eux, qui relèvent de la fabrication des programmes et de la programmation, sont déjà concernés par cette mutation.
Si l’on prend l’exemple d’une chaîne de télévision, celle-ci peut-être distribuée sous forme hertzienne, en numérique, sur mobile, sur Internet, etc. Si l’on ne change pas la grille de programmation, on aura juste changé de mode de diffusion. Les caractéristiques propres à Internet permettent de naviguer à l’intérieur d’un programme conçu à cet effet. La nouveauté radicale se situe à ce niveau-là. Ce qu’on désigne sous l’expression de « média global », c’est bien la capacité d’offrir aux utilisateurs plusieurs grilles de programmes, dont certaines sont conçues pour être consultées comme une base documentaire, en créant des liens paramétrés. C’est une offre guidée et cadrée que permet le numérique, démultipliant la diversification de la distribution des images, des sons et des textes.
Le métier de programmateur est donc en train d’évoluer ?
J-M.P. : Oui, mais également celui de conseiller de programmes car il va falloir, au sein des groupes télévisuels, mettre en place un projet de grilles diversifiées, à la fois élaborées pour la chaîne premium, le média traditionnel, mais également pour Internet. Il faudra donc que les conseillers de programmes et les programmateurs aient déjà intégrés les caractéristiques distinctes de ces différents vecteurs. Cela signifie que ceux qui exercent ces métiers doivent acquérir des compétences nouvelles dans ces domaines, à la fois en termes de contenus mais aussi de présentation, d’édition. Il leur faut être aussi capables de situer et d’évaluer les caractéristiques de consommation des différents publics pour savoir quelles offres proposer et sous quelles formes. Cela implique aussi d’acquérir une connaissance des fonctionnalités des outils pour déterminer quels types de services sont à mettre en ligne sur Internet, et sur les téléphones mobiles, ce qui constitue encore un autre domaine. Les responsables d’unités de programmes et d’antenne sont concernés au premier chef. C’est donc là que la « révolution » numérique produit ses effets les plus importants. Mais ces changements concernent, bien entendu, l’ensemble des métiers de la télévision.
Pourriez-vous faire une cartographie synthétique de ces changements ?
J-M.P. :.En ce qui concerne l’ensemble des métiers relatifs à la prise de vues, les changements sont directement liés aux applications techniques issues du numérique, pour l’actualité comme pour la production, c’est-à-dire pour les documentaires et la fiction. Les outils de captation ayant un système d’enregistrement intégré existent soit sur DVD, soit sur mémoire morte. C’est une révolution car les supports mutent et deviennent des supports fichiers : disques durs, cartes, DVD, etc. Nous sommes amenés à gérer, dès à présent, des fichiers informatiques dans un contexte de miniaturisation toujours plus grande. À cela s’ajoute, aujourd’hui, la haute définition. Il existe une hypothèse vraisemblable à laquelle je me rallie : la télévision pourrait être dédiée aux produits haut de gamme, et des diffusions de moindre qualité seraient faites sur Internet.
Pour les métiers du son, la révolution a commencé depuis longtemps. La prise de son en numérique est rentrée dans la pratique. Dans le champ des actualités, la tendance est
d’ intégrer la captation sonore aux activités exercées par les journalistes reporters d‘images (JRI). Par contre, tout ce qui relève de la prise de son dans le champ des programmes, notamment en haute définition, est et restera l’apanage des preneurs de son.
Au niveau de la post-production, le montage image ou sonore des produits haut de gamme continuera à se faire avec des monteurs formés pour travailler sur postes informatisés. De même, on continuera d’avoir des opérateurs de prise de son et des mixeurs sur des produits haut de gamme. Exclusivement sur informatique. On constate, au niveau des actualités, que le secteur tend à privilégier des poly-aptitudes. C’est l’une des conséquences du numérique dans le processus de fabrication : il a bouleversé les méthodes et l’organisation du travail. En effet, en permettant une diversification de la diffusion et une explosion de l’offre, la concurrence est devenue acharnée. La poly-compétence est devenue possible, en raison même de la maniabilité des outils.
Les périmètres des métiers de l’éclairage en production sont moins touchés. Les techniques, évidemment, changent ou évoluent et les professionnels doivent se former.
Les métiers de la gestion ont adopté des outils numériques pour assurer l’établissement des devis, leurs suivis, les suivis budgétaires, les bilans de production, ce qui permet, dans son principe, d’avoir une vision immédiate des comptes. Les applications existent, même si elles, n’ont pas été adoptées dans tous les secteurs.
En ce qui concerne la documentation, dans le cadre du média global, élaborer des dossiers documentaires s’avère nécessaire. En effet, l’offre multi - supports va aller croissant. Documenter est donc une tâche primordiale afin de pouvoir mettre cette offre en ligne, y avoir accès grâce aux mots-clés. Mais ces images nécessitent aussi d’être accompagnées par des informations écrites, complémentaires des informations visuelles et sonores. Existe, en outre, une exigence éditoriale lorsqu’on souhaite mettre des informations, quelle que soit leur nature, à disposition du public. Une extension du métier de documentaliste est alors possible, orientée vers l’édition des documents.
On pourra citer, aussi, sans considérer cette liste parfaitement exhaustive, les métiers liés aux décors et effets spéciaux où sont apparus de nombreux outils issus des technologies numériques et qui ne manqueront pas, avec l’extension du 3 D et des expériences holographiques, de se multiplier dans le futur.
Voit-on émerger de nouvelles fonctions ?
J-M.P. : De nouvelles fonctions vont, en effet, émerger. Le superviseur ou « système manager », est apparu avec le numérique. Il lui faut avoir une vision globale du système et de la chaîne, une vision complète du processus technique. Il gère les flux d’images, notamment pour l’actualité, puisque, aujourd’hui, un journal télévisé se fait à partir de sources multiples qu’il faut savoir intégrer de plus en plus rapidement. Cette nouvelle temporalité, les scripts et assistantes d’édition la connaissent, puisqu’au niveau de la fabrication, il existe une parfaite synchronisation entre les modifications du conducteur et de l’Edit list, qui modifie à l’écran la diffusion des éléments visuels. Si en cours d’édition, on change l’ordre des sujets prévus au conducteur, la modification de l’ordre de mise à l’antenne des éléments de diffusion s’accomplit automatiquement. Il existe un dispositif permettant d’intégrer ces éléments. Les rédacteurs et journalistes peuvent mettre à jour ces éléments en temps réel.
Ces nouvelles fonctions concernent, pour l’heure, essentiellement la gestion des fichiers. Hier, nous étions dans un processus séquentiel auquel a succédé un processus collaboratif. L’ensemble des données ont la particularité d’être matérialisées sous la forme de fichiers informatiques dont le stockage se fait dans des serveurs. Ils peuvent être accessibles simultanément, via un nombre important de postes connectés en réseau. Gérer ces fichiers est la tâche dévolue au média manager. Plusieurs profils correspondent à cette fonction qui reste encore à définir. Un certain nombre de questions se posent : Qui va gérer les rushes, qui seront gérés sans doute différemment en actualités ou en production ? Qui gérera les flux des programmes à diffuser, à archiver ? Qui aura la responsabilité de « purger » certains serveurs, toutes les images n’appartenant pas aux chaînes, ou tous les rushes n’étant pas à conserver, sachant que le stockage a un coût et des capacités limitées ? Existera-t-il différents média managers ? Tout dépendra des structures et des usages. On voit ainsi que la fonction de média managers induit différents paramètres : un travail sur les rushes et de gestion des rushes, des activités archivistiques, éditoriales, qui, pour l’heure, n’ont pas trouvé leur place définitive car le métier est un métier en devenir Les frontières de cette nouvelle activité ne sont pas actuellement fixées ni figées.
Propos recueillis par Philippe Raynaud
(date de mise en ligne : 10/11/2009)









