Li Mingjiang est professeur adjoint à la S. Rajaratnam School of International Studies (RSSI) de l’université technologique de Nanyang. Ses principaux sujets de recherche portent sur la montée de la Chine dans le contexte des relations régionales en Asie orientale, les relations sino-américaines, l'histoire diplomatique de la Chine. Il est diplômé (Ph.D) de l'université de Boston en sciences politiques. Il a également étudié à l'Université des affaires étrangères (Pékin). Il a été correspondant diplomatique pour l'Agence Xinhua de 1999 à 2001. Il a également enseigné les sciences politiques à l'Université de Boston.
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Les observateurs de la politique et des relations internationales chinoises n’ont pas manqué de remarquer, ces dernières années, l’accroissement de l’emploi, en Chine, de l'expression « soft power». La popularité de ce concept n’a cessé de croître parmi les dirigeants politiques, les universitaires ou les journalistes chinois et sa prévalence dans les médias chinois est devenue manifeste. Bien que le soft power constitue l'un des aspects les plus importants de la stratégie extérieure de la Chine, en ce XIXe siècle, il est néanmoins insuffisamment situé par le monde extérieur. Les leaders politiques internationaux et les experts ont accordé une attention particulière à la montée en puissance de la Chine, à ses pratiques de soft power, et, sans équivoque, exprimé leur préoccupation quant à ses conséquences. Voilà pourquoi un examen approfondi de ce terme est justifié.
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Savoir comment l’élite chinoise envisage la notion de soft power est un bon point de départ pour situer l'importance du concept et son rôle dans la politique internationale de la Chine. De quelle façon les leaders comprennent-ils et interprètent-ils le « soft power » ? Pourquoi y a-t-il un tel intérêt, qui va croissant, pour le soft power en Chine ? Quel rôle les élites chinoises attribuent-elles au soft power dans la stratégie internationale de la Chine au XIXe siècle, dans le contexte, en particulier, de sa montée en puissance ?
Cet article ne s’intéressera pas au débat théorique portant sur la nature du soft power, ni ne se focalisera sur la pratique actuelle de la Chine en ce domaine. Son but est d'examiner la compréhension globale qu’en ont les intellectuels et les décideurs chinois, et d’étudier ses implications en matière de stratégie internationale. La communauté scientifique chinoise d'aujourd'hui a pris une part importante dans l'élaboration des politiques étrangères, et il existe plusieurs canaux au travers desquels les principaux décideurs consultent des experts chinois sur de multiples sujets (1). Le débat actuel sur le soft power en Chine fait incontestablement partie de l'orientation de la politique étrangère de la Chine pour les années à venir.
Du point de vue méthodologique, cet article se concentre sur des documents officiels approuvés par les hauts dirigeants chinois, des articles parus dans les revues chinoises de premier plan et des rapports et analyses publiés par les médias nationaux les plus influents. La première partie traite de la popularité du soft power en Chine. La seconde analyse la façon dont est considéré le soft power et dont il est communément évalué. La troisième partie examine le vif intérêt de la Chine pour le soft power, et ses motivations. La quatrième s’intéresse aux principales approches proposées pour accroître le soft power chinois. La dernière partie synthétise les principales caractéristiques du discours chinois sur le soft power et analyse ses conséquences dans la stratégie internationale de la Chine.
Cette étude parvient à plusieurs conclusions. Premièrement, les décideurs chinois et les leaders d'opinion ont prêté une attention particulière aux progrès du soft power de leur nation. Deuxièmement, bien que le discours chinois soit conforme, en grande partie, au cadre conceptuel de Joseph S. Nye, il ne se limite pas à son champ d'application spécifique. Troisièmement, le discours chinois – contrairement à l'accent exclusif mis par Nye sur l'efficacité du « soft power » dans la réalisation d’objectifs de politique étrangère – fait souvent référence à un contexte national, privilégiant une visée à des fins domestiques, même si ce contexte national n'est pas l'enjeu principal des interlocuteurs chinois. Quatrièmement, le soft power, tel que développé par les analystes chinois, est encore un maillon faible dans la quête d’une puissance nationale globale. Il est largement perçu comme un outil à des fins défensives, comme la construction d'une meilleure image que la Chine souhaite présenter au monde extérieur, qui vise à corriger les perceptions erronées des étrangers ou à faire barrage aux pénétrations, soit culturelles, soit politiques de l’Occident, jugées inopportunes en Chine.
Je soutiens, sur la base de ces analyses, que la stratégie chinoise, œuvrant à mettre en place un important et persuasif soft power, est encore dans sa phase embryonnaire malgré les efforts laborieux des stratèges chinois qui cherchent à en élaborer les principes. Le manque d'affirmation de soi, perceptible dans le discours du soft power de la Chine, reflète qu’elle a peu de valeurs politiques à offrir à un monde encore dominé par les philosophies occidentales, et révèle que la Chine, elle-même, est encore l'objet d'une profonde transition sociale, économique et politique.
Soft Power : une popularité croissante en Chine
Le terme de « soft power » revient souvent lorsqu’on parcourt les déclarations officielles du gouvernement chinois, les revues spécialisées et les journaux populaires. C'est un signe clair que le soft power fait maintenant partie, de façon notable, du discours officiel ou courant sur la politique étrangère et les affaires internationales.
Le soft power n'est plus un concept étranger pour les dirigeants chinois de premier plan. Le rapport politique du 16e congrès du Parti communiste chinois (PCC) en 2002 souligne, par exemple, que « dans le monde d'aujourd'hui, la culture s’interconnecte à l'économie et la politique, ce qui démontre qu’elle a une plus grande place et un rôle plus important à jouer dans la compétition pour le pouvoir national global. » (1). La 13e session d'étude collective du Bureau politique du 16e Comité central du PCC, qui s’est tenu le 28 mai 2004, a porté sur la façon de développer la philosophie et les sciences sociales chinoises. La session a eu lieu deux mois après que le Comité central du PCC a rendu public le document intitulé
« Suggestions du Comité central du PCC pour développer plus avant et stimuler la diffusion de la philosophie et les sciences sociales ». Cheng Enfu, professeur à l'Université des finances et de l'économie de Shanghai, l'un des deux chercheurs qui a donné des conférences lors de la session, a fait remarquer que la session d’étude a démontré l'importance que les dirigeants chinois attachent au soft power (2). Les commentaires, dans les médias, ont fait écho à l’analyse de Cheng, affirmant que la session d'étude a exprimé la volonté de la direction d’accélérer le développement du soft power de la Chine en renforçant sa stratégie dans ce domaine (4).
Le chef du Parti et le président Hu Jintao ont clairement dit à la réunion de direction du collectif des Affaires étrangères, le 4 Janvier 2006 : « L'accroissement du rôle international de notre pays et son influence devront s’exprimer par le biais d’un hard power dont relèvent l'économie, la science et la technologie, la défense, ainsi que par le soft power, dont relève la culture » (5). D’autres dirigeants font aussi fréquemment référence au soft power. Jia Qinglin, président du CCPPC et membre du Comité permanent du Bureau politique, a prononcé un discours, en Mars 2007, à la cinquième session de la Conférence politique consultative du peuple chinois (CCPPC), 10e Comité national, dans lequel il a développé la notion de soft power chinois. Le Comité national de la CCPPC a tenu une session extraordinaire en Juillet 2007 sur « la construction culturelle comme approche principale pour le développement d’un soft power national », au cours de laquelle Jia Qinglin a appelé les officiels chinois « à prendre profondément conscience de l’importance du soft power et du fait que la construction culturelle devient une tâche principale », pour satisfaire la demande intérieure et renforcer la compétitivité de la Chine au sein de l’arène internationale (6).
Le président Hu a préconisé, lors du huitième Congrès national de la Fédération chinoise des cercles littéraires et artistiques, de prêter plus d'attention au développement culturel et du soft power qui constituent, a-t-il dit, un enjeu majeur (7). Hu a souligné, de nouveau, le rôle du soft power dans son rapport politique au 17e Congrès du Parti, en octobre 2007, insistant sur l'urgence de construire, en Chine, un soft power culturel suffisamment fort pour répondre aux besoins nationaux et à la compétitivité internationale qui s’accroît. L’appel de Monsieur Hu a suscité une nouvelle vague d'intérêt pour le soft power dans toute la Chine. Les gouvernements locaux, et diverses communautés culturelles, ont organisé des débats sur ce sujet. Le soft power et la culture ont fait les titres de nombreux journaux au lendemain du 17e Congrès. Un article du Quotidien du Peuple, par exemple, a proclamé que la Chine devait considérablement accroître son soft power pour jouer un rôle actif dans la compétition internationale (8).
Diverses organisations et instituts chinois de recherche se sont emparés de ce thème et ont contribué à la popularité croissante de cette notion, en tenant des conférences. Le Bureau Chinois des langues étrangères a organisé, à Pékin, un forum sur « la communication transculturelle et la construction du soft power », en août 2006. Au début de 2007, le Centre de recherches internationales de relations publiques de l'Université Fudan a parrainé un forum pour les responsables gouvernementaux, et des universitaires de premier plan, consacré à la « construction nationale du soft power et le développement des relations publiques en Chine ». L'Institut chinois des relations internationales contemporaines a également mené une étude sur le soft power (9). L’Institut d'études stratégiques de l'École centrale du Parti a, lui aussi, mené une étude approfondie sur ce thème (10).
Selon un expert Chinois en stratégie, le soft power et sa pertinence pour la Chine sont devenus un important sujet de discussion dans les cercles stratégiques chinois (11). Cette observation est corroborée par le nombre d'articles sur le sujet qui ont été publiés dans des revues et des journaux chinois. La base de données du CNKI (Infrastructure du savoir national chinois), actuellement la plus importante et la plus complète, a été utilisée pour cette enquête. En cherchant dans les trois sections relatives aux revues et périodiques chinois – arts, histoire, philosophie / politique, affaires militaires et éducation, société, sciences – il en résulte que 485 articles, de 1994 à 2007, comportent l’expression « soft power » dans le titre (12). La même recherche pour la période 1994 - 2000 indique que l'expression figurait dans 11 articles et dans 58, de 2001 à 2004. De 2005 à 2007, 416 articles apparaissent avec ce mot clé. En 2006, leur nombre était de 104, et 237 en 2007. En étendant la recherche des titres aux textes complets, les résultats s’élèvent à 1 211 articles de 1994 à 2007 dans les trois mêmes sections.
On en trouvait seulement 57 de 1994 à 2000 ; 212 de 2001 à 2004 ; 942 de 2005 à 2007 ; 273 documents en 2006 et 518 en 2007. En recherchant dans la section des journaux chinois du CNKI, on parvient à un total de 509 articles où « soft power » figure dans le titre, de 2000 à 2008. Le fait que le terme est devenu si populaire en Chine, et dans de nombreux domaines, donne la mesure de l'intérêt des locuteurs chinois pour le soft power.
Le discours chinois : champ d'application et d'évaluation
Au cours de la décennie qui suivit l’invention de l’expression « soft power » par Nye, les écrits chinois ont porté, presque exclusivement, sur l'introduction et l'évaluation du concept lui-même. Mais, ces dernières années, les écrits chinois sont devenus manifestement plus complets et sophistiqués, couvrant un large éventail de sujets, dont la critique de la conceptualisation de Nye, l'émergence pacifique et le développement de la Chine, les choix et les stratégies de la Chine concernant la culture et l'utilisation du soft power en politique internationale (13).
Les auteurs chinois qui écrivent sur le soft power font souvent référence à la Grande Muraille, à l'Opéra de Pékin, aux pandas, aux arts martiaux, à la star sportive Yao Ming et à la vedette de cinéma Zhang Ziyi. Toutefois, l’approche majoritaire chinoise du soft power est largement fondée sur le cadre conceptuel proposé par Nye. La grande majorité des analystes chinois respectent la définition qu’il en a donnée, à savoir « la capacité d’obtenir ce que l’on veut par attraction plutôt que par coercition ou par versement d’argent » (14). Ils se sont aussi conformés aux paramètres identifiés par Nye : la culture, les valeurs politiques et la politique étrangère (15). Pourtant, le débat a acquis une portée plus large en Chine, en mettant souvent l'accent sur des domaines auxquels Nye a prêté peu d'attention.
Les sources du soft power chinois : la culture, le développement et la politique étrangère
Selon les analystes chinois, Wang Huning, aujourd’hui membre du Secrétariat du Comité central du PCC, a écrit et publié le premier article sur le soft power chinois (16). Dans cet article, publié en 1993, Wang argumente que la culture est la principale source du soft power d'un État. Les analystes chinois ont, depuis, repris cette thèse. Ceci est perceptible dans divers discours prononcés par les dirigeants chinois et dans de nombreux écrits de chercheurs (17). La culture traditionnelle chinoise est identifiée comme étant la source la plus précieuse du soft power chinois, se fondant sur le fait qu’elle bénéficie d'une longue histoire, d’un large éventail de traditions, de symboles et de documents textuels. De nombreux écrits chinois soulignent également les valeurs inhérentes à la culture traditionnelle de la Chine, le confucianisme, le taoïsme, le bouddhisme et d'autres écoles classiques de la pensée, par exemple : gagner le respect par la vertu ( yi de fu ren), la gouvernance bienveillante (wang dao), la paix et l'harmonie (he), et l'harmonie sans supprimer les différences (he er bu tong).
Ces écrits font valoir que les valeurs culturelles traditionnelles chinoises, dont la notion
d'« harmonie » constitue le cœur, sont à la base de l'attrait pour la culture chinoise, à l'ère de la diversification culturelle et de la mondialisation. Dans l'histoire moderne, la civilisation occidentale, incarnée par la science, l'individualisme et le matérialisme, a développé l’industrialisation mais a, dans le même temps, engendré de nombreux problèmes, notamment la dégradation de l'environnement, la confusion de l'éthique sociale, les conflits internationaux et régionaux. La culture traditionnelle chinoise, qui met l’accent sur le fait de « donner la priorité aux êtres humains », (yi ren wei ben) et sur « l’harmonie entre la nature et l’humanité » (tian ren hil yi), pourraient fournir une approche alternatives à ces problèmes, mettant ainsi la culture chinoise dans une position plus avantageuse, à l’ère de la post-industrialisation et de l’information (18).
Ils font aussi valoir que l'histoire montre bien les avantages que la Chine peut tirer du soft power culturel. La nation chinoise possède une longue histoire, comparée aux autres nations, et sa grande culture constitue un élément déterminant. Plus important encore, cette culture a influencé l'Asie depuis des millénaires. Le succès socio-économique des « dragons » d'Asie orientale et le succès de l'économie de la Chine rendent ces mérites culturels évidents. Alors que la Chine et l'Asie de l'Est progressent, l'Occident connait une phase de réflexion et de réadaptation qui offre à la Chine une excellente occasion d'élargir son influence culturelle (19).
Les discussions sur le soft power culturel, cependant, portent souvent sur le mécontentement évident de la Chine, absente dans la compétition des produits culturels au sein du commerce international. Le secteur de la culture chinoise se situe loin derrière ses homologues de l'Ouest dans la compétition pour les affaires du monde, selon un point de vue utilitariste. Cette école de pensée est préoccupée par le soft power de la Chine, mais surtout craint d'être marginalisée par les juggernauts occidentaux, opérant dans le domaine des industries culturelles, en particulier, par la position dominante des États-Unis pour ce qui concerne les films, la musique populaire, les programmes de télévision, la restauration rapide et la mode (20). Il existe également des opinions dissidentes qui se demandent si la culture chinoise est en fait la principale source du soft power de la Chine. Certains chercheurs chinois, dans la tradition intellectuelle du Mouvement du 4 mai 1919, critiquent les aspects négatifs de la culture traditionnelle, et affirment qu'il existe peu d’éléments, issus de la culture traditionnelle chinoise, à offrir au monde extérieur, en raison de ses nombreux aspects « arriérés ». Un chercheur soutient, ainsi, que la culture chinoise est aujourd’hui nettement plus diversifiée que jamais, car elle englobe la culture chinoise Han, celles des autres minorités ethniques, la culture populaire, le confucianisme, le bouddhisme, le taoïsme et d’autres croyances populaires. Depuis les temps modernes, la culture traditionnelle chinoise s’est aussi imprégnée de culture occidentale et, par ailleurs, a été remodelée, de façon significative, par l'expérience révolutionnaire du PCC. Mettre un accent trop important sur la culture chinoise, pour se doter d’un soft power, peut être trompeur, selon certains analystes (21). Ce groupe de chercheurs estime que le développement du « soft power » culturel passe par la revitalisation de la culture nationale.
Les analystes chinois mentionnent parfois le modèle de développement chinois comme faisant partie du soft power de la nation. Une étude menée par un chercheur, à l'École centrale du Parti, conclut que l'approche gradualiste de la Chine dans la politique de réformes et d'ouverture offre une alternative à la théorie de la modernisation classique et au « Consensus de Washington », actuellement applicable aux pays en voie de développement (22). L'expérience du développement à la chinoise est parfois mise en exergue lors de divers forums, ce qui implique qu'elle fait belle et bien partie, pour l'élite chinoise, des notions permettant de qualifier l’essence du soft power chinois (23). Il n'y a pas de consensus parmi les analystes, cependant, quant à l'efficacité que le soi-disant « consensus de Pékin » apporterait en matière de soft power à la Chine – ce qui apparaît de façon manifeste dans la suite de cet article.
Un certain nombre d'analystes chinois approuvent également l'accent mis par Nye sur la politique étrangère et les institutions. Su Changhe fait valoir que le soft power a fait ses preuves dans le renforcement du rôle d’un État au sein des institutions internationales, la mise en place des agendas, la mobilisation de coalitions et la capacité à établir des priorités dans les ordres du jour (24). Une autre étude suggère que le soft power de la Chine inclut la diplomatie culturelle et une diplomatie multilatérale (25). Les analystes soulignent que la flexibilité de la politique étrangère chinoise est une source de soft power.
Regards critiques sur la conceptualisation de Nye
De nombreux analystes chinois s'écartent des positions de base de Nye en attachant de l’importance aux médias de masse. Ils font valoir que la capacité et l'efficacité des communications de masse constituent un des aspects importants du soft power d'un État, et sont impressionnés par le rôle dominant des médias occidentaux. Actuellement, les quatre grandes agences d’information de l'Ouest, Associated Press, United Press International, Reuters et l’Agence France-Presse, produisent les quatre cinquièmes des nouvelles dans le monde, chaque jour. Les 50 sociétés médiatiques occidentales transnationales détiennent 90 % du marché mondial de la communication. Les États-Unis contrôlent, à eux seuls, 75 % des émissions de télévision dans le monde. Dans de nombreux pays en voie de développement, 60 à 80 % du contenu des programmes de télévision viennent des États-Unis. Plus de la moitié des diffusions de films en salle dans le monde est celle de films américains qui représentent seulement 6,7 % de la production cinématographique mondiale totale. La domination occidentale des médias et de la communication de masse résultent de leur « hégémonie culturelle » ou de « l'impérialisme de leurs médias » (26), selon les statistiques chinoises.
Plusieurs études contestent ou critiquent la conceptualisation de Nye (27). Un chercheur, par exemple, fait valoir que le soft power provient de la capacité d’un gouvernement à développer ces trois dimensions : le pouvoir institutionnel, le pouvoir d'identification et le pouvoir d’assimilation, plutôt que les sources de pouvoir conceptualisées par Nye. Le pouvoir institutionnel renvoie à la capacité d'un État à proposer ou à mettre en place de nouvelles institutions ou accords internationaux. Le pouvoir d’identification renvoie à la capacité d'un État à influencer d'autres États grâce à la reconnaissance de son rôle de leader. Enfin, le pouvoir d’assimilation se réfère à l'attrait exercé par les valeurs culturelles d’un État, son idéologie et son système social (28). Yan Xuetong estime que le soft power réside dans le pouvoir politique des institutions politiques, ses normes et sa crédibilité, plutôt que dans le champ culturel (29). Zhu Feng fait également valoir que le soft power a peu à voir avec ce que Nye définit comme sources de pouvoir, mais privilégie le fait que la communauté internationale accepte ou non les politiques d'une nation et ses choix stratégiques, et dans quelle mesure ces choix s’accordent avec les intérêts des autres nations (30). Les chercheurs chinois font état, occasionnellement, des programmes d'aide à l'étranger comme source de soft power chinois (31), proposition qui va bien au-delà du cadre conceptuel défini par Nye.
En ce qui concerne la relation entre soft et hard power, certains analystes chinois semblent plus disposés que Nye à souligner le caractère indissociable des deux concepts. L'approche intégrée du pouvoir est manifeste dans le discours chinois, relatif à « la puissance nationale globale », qui englobe toutes les sources de la puissance matérielle et idéelle. Les analystes chinois affirment, par exemple, que soft et hard power sont mutuellement complémentaires. Le soft power peut favoriser la croissance du hard power, alors que le hard power peut souligner et soutenir la croissance du soft power (32). Une autre étude critique la dichotomie de Nye entre hard et soft power en faisant valoir que, selon le contexte, toute source de pouvoir est à la fois dure et douce, et que le soft power de la Chine s’illustre particulièrement dans le « modèle chinois », son multilatéralisme, sa diplomatie économique, sa politique de bon voisinage (33). Un autre chercheur identifie cinq éléments clés du « soft power » : la culture, les valeurs, un modèle de développement, les institutions internationales, et l’image internationale (34). Au-delà de ces divers points de vue, il existe un courant représenté par certains chercheurs chinois qui se concentrent sur tout ce qui pourrait être utile à la promotion du rayonnement international de la Chine, de la médecine traditionnelle chinoise (35) à l'histoire de la réussite économique de la Chine (36), la culture sportive (37) et les échanges de programmes pédagogiques (38).
Un autre changement majeur, par rapport à l'analyse de Nye, réside dans le contexte national, auquel de nombreux analystes chinois font souvent référence, à savoir la cohésion nationale, la construction des institutions politiques au plan national, la justice sociale, la morale sociale et la qualité de l'éducation. Yu Keping, un analyste politique bien connu en Chine, soutient que l'éducation, l'état psychologique et physique de la population, le progrès technologique, une élévation du niveau culturel, les ressources humaines et la stratégie, la cohésion sociale et l'unité, a durabilité du développement socio-économique, sont tous des aspects du soft power (39). Le contexte national est également très présent dans les propos de hauts dirigeants chinois. Hu Jintao, par exemple, déclare que le soft power culturel a deux objectifs principaux : l'un est de renforcer la cohésion nationale, la créativité afin de répondre aux exigences de la vie spirituelle des gens, l'autre est de renforcer la compétitivité de la Chine dans la lutte pour consolider le pouvoir national global au sein de la communauté internationale (40). Des documents officiels écrits par d'éminents spécialistes mentionnent fréquemment l'urgence d’une reconstruction de la culture chinoise et du développement de nouvelles valeurs afin d’assurer le maintien d’une société en évolution rapide et de renforcer sa cohésion nationale (41).
Soft Power : le maillon faible de la puissance globale chinoise
Le point de vue dominant des analystes chinois, sur l'état actuel du soft power de la Chine, est que le pays a beaucoup progressé et possède un large potentiel, mais que son soft power reste peu développé si on le compare à la fois à la croissance de son pouvoir dur et à au degré de soft power d'autres grandes puissances, en particulier celui des États-Unis (42). Les stratèges chinois décrivent la situation actuelle du soft power de la Chine, et de son développement futur, avec inquiétude. Ceci, parce que le soft power de la Chine est faible, et aussi parce que la conversion de la montée en puissance nationale chinoise en influence internationale constructive constitue toujours un maillon faible dans le planning stratégique de la Chine (43). Certains prétendent que le soft power, plutôt que le produit intérieur brut ou la force militaire, constitue le principal écart entre la Chine et les pays développés, en particulier les États-Unis. Cette situation est attribuable aux lacunes des institutions chinoises, des recherches insuffisantes, d’un faible niveau d'éducation, d’une image nationale qui laisse à désirer et au déclin du sentiment d'identité nationale comme au déclin de la cohésion sociale (44). D'autres étayent leur point de vue pessimiste en faisant état du manque de grandes marques chinoises dans le monde et du déficit important du commerce chinois en matière de biens culturels, alors même que la Chine est devenue l'usine du monde. Le déficit du commerce de biens culturels fait l’objet d’un vibrant appel de la part de nombreux officiels et universitaires chinois. Par exemple, en 2004, la Chine a importé 4 068 titres de livres en provenance des États-Unis, mais n'en a exporté que 14 ; elle en a importé 2 030 de Grande-Bretagne mais n'en a exporté que 16, importés 694 titres du Japon, mais exporté seulement 22.
Cette analyse pessimiste a été reprise par les participants d’un forum, en Janvier 2007, organisé par le Centre de recherches de relations publiques internationales de l'Université Fudan, sur « la construction d’un soft power national et le développement des relations publiques de la Chine ». De nombreux participants ont déclaré que la Chine avait accompli une réelle percée en matière de soft power. Wang Guoqing, directeur adjoint du Bureau du Conseil d'État de l'information, a déclaré dans son discours que la Chine avait beaucoup progressé ces dernières années pour asseoir son soft power, comme en témoigne l'attention internationale accordée à son développement, la capacité de la diplomatie chinoise d'influencer le cours des affaires internationales, et l’attrait exercé par la culture chinoise. Mais il a souligné que, globalement, le soft power de la Chine restait faible. Les participants au Forum ont reconnu que la faiblesse du soft power chinois est manifeste si l’on prend en compte les exportations de biens culturels et l'influence relativement faible des médias de masse chinois au niveau international (45).
En ce qui concerne l'impact international du modèle de développement de la Chine, il existe un désaccord sur le fait que l'expérience chinoise est ou devrait être une source de soft power. Certains officiels et chercheurs estiment que le soi-disant «consensus de Pékin » a démontré l'attractivité du modèle sur les pays en développement. Wang Guoqing, déjà mentionné ci-dessus, considère les perceptions du développement de la Chine et son modèle de développement comme les deux principales sources de l’accroissement du soft power chinois (46). D’autres, en revanche, le contestent. Leur scepticisme est fondé sur le fait que le développement chinois n'est pas encore terminé, qu’il est trop tôt pour le présenter comme un modèle socio-économique de développement chinois (47).
Une minorité de spécialistes chinois exprime des opinions plus optimistes. Les plus optimistes soulignent le potentiel du pays, affirmant que la Chine possède tous les éléments permettant d’assurer un soft power, y compris le pouvoir culturel, la puissance de la langue, celle de la civilisation et la puissance intellectuelle. Le fait que la Chine promeut les Instituts Confucius à travers le monde témoigne de la détermination du pays à élargir son soft power (48). Un auteur affirme que, dans le monde actuel, l'interdépendance s'intensifie, appelant à une coopération toujours plus étroite entre les nations. La coopération internationale suppose l'égalité, la confiance et des avantages mutuels. Cette urgence croissante de la coopération internationale offre à la culture chinoise, dont les valeurs reposent avec force sur « l’harmonie», une occasion précieuse. La culture chinoise, qui insiste sur l’« harmonie sans supprimer les différences » (He Er Bu Tong), est susceptible de promouvoir une réflexion nouvelle et une nouvelle approche des relations internationales, et met en évidence les avantages comparés de la culture chinoise. Aux yeux de ces optimistes, « l'harmonie », notion propre à la culture chinoise, est en mesure de devenir une valeur universelle et ainsi se répandre dans le monde (49).
Soft Power : un moyen aux finalités multiples
Les éléments évoqués ci-dessus démontrent la réelle volonté de la Chine de construire et de promouvoir son soft power ; ils témoignent également d’un sentiment d'urgence, et de nombreux analystes soutiennent que ce soft power doit être traité au niveau de l'État (50). Cette urgence ressort de l'évaluation qu’en a fait la Chine : elle considère qu’il représente, pour elle, un maillon faible quand elle le compare à celui de l’Occident (51). Il existe d'autres raisons pour lesquelles la Chine tient tant à cette forme de puissance. En un mot, le soft power est envisagé comme un moyen destiné à des fins multiples.
Soft Power : un indicateur de l'état du monde
L'argument le plus fréquemment donné sur le « soft power », c'est qu'il doit être un aspect de la «puissance globale » qu’une nation majeure est censée posséder. Il est communément admis dans les cercles stratégiques chinois que la puissance d’attraction est un indicateur important du statut international d'un État et de son influence (52). Une grande puissance a besoin de puissance matérielle, dite « dure », comme d’une puissance « attractive » afin de bénéficier de « souplesse » dans le cadre d’une politique internationale et lui permettre de maintenir des positions avantageuses dans le contexte d’une compétition internationale. À la lumière de cette analyse, de nombreux analystes chinois estiment que le soft power est inséparable de la montée en puissance de la Chine (53). Un pouvoir à l’échelle mondiale devrait s’accompagner d’un pouvoir culturel à l’échelle mondiale, culture dont les idées, les valeurs, la vie sociale et les croyances deviennent séduisantes aux yeux des peuples des autres pays. « Si une grande puissance ne peut fournir certains idéaux et principes moraux directeurs ou des valeurs culturelles universelles pour la société internationale, son statut de grande puissance est peu susceptible d'être reconnu par d'autres États, et même son propre développement peut difficilement être soutenu » (54). Le soft power, de l'avis de nombreux stratèges chinois, ne découle pas automatiquement du hard power, mais doit être cultivé et construit.
Construire un « soft power » en rapport avec le statut de grande puissance et l’influence de la Chine est devenue une tâche urgente de sa stratégie de développement, selon plusieurs spécialistes chinois. Le sentiment d'urgence découle des facteurs suivants : premièrement, le hard power chinois, sa croissance économique, technologique et militaire, a déjà atteint un niveau très élevé, mais son soft power est à la traîne, ce qui crée un déséquilibre dans sa structure de puissance nationale globale, qui est préjudiciable aux aspirations de la Chine pour acquérir un statut supérieur et une plus grande influence au plan international (55). D’autres ont des arguments plus spécifiques, en faisant valoir que la construction du «soft power» est propice au programme national de construction d'une « société harmonieuse », notion sur laquelle Hu-Wen propose de s’appuyer pour répondre en interne aux défis sociaux. La stabilité intérieure exige de porter plus d'attention à la culture, à la cohésion nationale, à la morale et aux institutions. Le but de ces mesures est de maintenir la stabilité sociale et politique en Chine, et de créer des conditions favorables, en interne, pour assurer un développement pacifique de la Chine. La constitution d’un « soft power », outre son rôle spécifique au niveau stratégique, est également une chance d'explorer des voies alternatives pour un développement durable (56).
Un bouclier soft pour l'auto-défense
La stratégie chinoise émergente d’un « soft power » fait également écho à l’« importante période d'opportunité stratégique » soulignée par Hu-Wen. Le président Hu Jintao a déclaré, lors d'une réunion avec les émissaires diplomatiques chinois, qu’afin de mieux servir les intérêts chinois au cours de cette « période importante d’opportunité stratégique », la Chine doit s'efforcer de s’assurer de quatre « environnements » : un environnement international pacifique et stable, un environnement d'amitié avec les régions avoisinantes, un environnement de coopération fondée sur l'égalité et des avantages mutuels et un environnement convivial émanant de médias objectifs. Les analystes chinois estiment que le soft power est essentiel pour que la Chine atteigne ces objectifs. L'objectif immédiat est de dissiper ce qu'ils considèrent comme une mauvaise perception et une incompréhension de la « vraie Chine », vue par les commentateurs étrangers, l’objectif étant de développer une meilleure image du régime chinois dans le monde ; mais aussi d’endiguer l'influence excessive et la pénétration des cultures étrangères en Chine, en particulier des idéologies ou des croyances qui pourraient nuire à la légitimité du parti au pouvoir.
Le soft power, d'abord et avant tout, est destiné à façonner une meilleure perception de la Chine pour le monde extérieur. Son but principal est de réfuter la thèse de la « menace chinoise », de faciliter une meilleure compréhension de la réalité socio-économique de la Chine, et de convaincre le monde extérieur d’accepter et de soutenir la croissance chinoise (57). À l’extérieur, le renforcement du soft power est bénéfique au maintien d’un voisinage stable et pacifique. Il aide également à résoudre les problèmes entre la Chine et d'autres pays et permet, ainsi, d’éviter d'exacerber les tensions (58). L'environnement stratégique international développe, aussi, ce sentiment d’urgence qu’a la Chine de développer son soft power. Il manque à la Chine un contexte international propice pour imiter l'approche américaine, les États-Unis ayant d’abord développé un hard power économique et militaire pour plus tard se concentrer sur leur soft power. La Chine a besoin de développer simultanément sa puissance « hard » et « soft », parce que sans le « soft power » nécessaire à maintenir un statut international favorable, le pays est vulnérable et confronté à de nombreuses forces dans le monde qui interdisent ou entravent son développement (59).
Développer la capacité des médias de masse chinois peut également aider le monde extérieur à mieux comprendre la Chine, selon certains experts chinois (60). Cette approche est fondée sur la crainte que l'augmentation du hard power de la Chine et son impact sur l'ordre international n’incitent certains observateurs extérieurs à se focaliser sur la compétitivité économique de la Chine et ses exigences croissantes en matière d'énergie, ce qui aurait pour conséquence de renforcer l'appréhension du monde extérieur vis-à-vis de la puissance militaire chinoise. Construire un pouvoir d'attraction permettrait d'atténuer ces inquiétudes. Des chercheurs chinois sont également conscients que d'autres grandes puissances, en particulier celles qui critiquent la montée en puissance de la Chine, pourraient avoir tendance à amplifier ces craintes. Développer ce pouvoir d'attraction pourrait donc contribuer à créer un environnement plus favorable à la politique internationale chinoise (61). De nombreux analystes chinois insistent également pour que des voix chinoises se fassent entendre sur la question du soft power (62).
Compétition internationale : soft power et dure réalité
L'objectif, à long terme, de la Chine est de se positionner vis-à-vis de la concurrence qui existe entre les grandes puissances en matière de soft power. Les analystes chinois, faisant écho à de nombreux stratèges internationaux, reconnaissent que le rôle dévolu aux moyens traditionnels – par exemple, la puissance militaire – pour affirmer sa puissance dans le monde d'aujourd'hui, ne tient plus le devant de la scène. Le monde est confronté à une mondialisation toujours plus profonde, et la stabilité, la coopération, le multilatéralisme et la démocratisation sont des valeurs en hausse, en cette nouvelle époque de la politique internationale. De nouvelles règles et méthodes sont apparues dans la compétition internationale. La puissance d’attraction que peuvent jouer la culture, l'idéologie politique, le modèle de développement, la capacité à agir au sein des institutions internationales, outre la dimension classique du hard power militaire, économique et technologique, devraient également faire partie d’un pouvoir national global (63). Selon un analyste chinois, « la concurrence entre les États-nations semble être une rivalité de hard power, mais, derrière cette rivalité, existe une concurrence entre les institutions, les civilisations et des stratégies qui relèvent essentiellement du soft power » (64). Zhu Feng fait valoir que la Chine doit dépasser l'approche classique d’une concurrence internationale se concentrant sur le hard power, et au contraire, chercher à l’emporter dans le domaine des idées et de l'influence internationale (65).
Beaucoup d'analystes chinois affirment que les grandes puissances, y compris les nations européennes, les États-Unis, le Japon, l'Inde et la Corée du Sud, intensifient leurs efforts pour renforcer leur soft power (66). Les puissances occidentales ont toujours activement propagé leur système politique, leur idéologie, la démocratie, et leur culture (67). Les États-Unis sont censés avoir poursuivi une stratégie agressive en matière de « soft power », un moyen de mettre « l'hégémonisme culturel » en pratique, en utilisant leur puissance économique et politique et la force de leurs réseaux mondiaux d'information pour promouvoir leurs valeurs et leurs produits culturels, leurs idéaux sociopolitiques et leurs valeurs (68). Le Japon a publié un plan stratégique national en 2005, appelant à redoubler d'efforts pour promouvoir la culture japonaise à travers le monde. La Corée du Sud a proposé, en 1998, que son secteur culturel devienne une des principales industries, au sein de son économie, pour le siècle à venir (69). Des analystes chinois font souvent référence à la Corée du Sud comme un exemple de pratique réussie de soft power. Beaucoup affirment que si la Corée du Sud, qui est fortement influencée par la culture traditionnelle chinoise, a réussi à étendre son soft power, il n'y a aucune raison pour que la Chine ne puisse aussi triompher, parce que de nombreux fondements culturels sud-coréens trouvent leur origine dans la culture chinoise.
Beaucoup, parmi les élites chinoises, s'inquiètent de l'hégémonie culturelle américaine dans le monde, y compris au sein de la société chinoise, et s’inquiètent que la jeune génération chinoise soit trop exposée à l'influence culturelle américaine. Ce que l’élite politique craint le plus, c’est une évolution pacifique, c'est à dire que l’idéologie politique libérale occidentale progressivement n’infiltre la société chinoise, affaiblissant ainsi sa légitimité. Pour de nombreux spécialistes, la pénétration culturelle occidentale résulte de l'effacement de la culture traditionnelle chinoise et, au final, d’un affaiblissement, pour les Chinois, du sens de leur identité (70). Par conséquent, « se battre pour la compétitivité culturelle est aussi important que la construction d'une armée forte » (71).
« La compétition pour le pouvoir culturel est au cœur de la concurrence entre les « soft powers » (72). Le gouvernement chinois a publié, en septembre 2006, un document officiel intitulé « Les lignes directrices de planification nationale du développement culturel dans la 11e période de cinq ans» (73). Le document montre, qu’aujourd'hui, la culture mondiale est de plus en plus étroitement liée à l'économie, à la politique, aux technologies, indicateurs importants de la puissance globale d'une nation. Pour gagner la compétition internationale dans cet environnement complexe, un État ne doit pas seulement avoir un fort pouvoir économique, technologique et de défense militaire, mais aussi un fort pouvoir culturel. Les lignes directrices stipulent effectivement que l'un des objectifs du développement culturel chinois est de renforcer l'influence de la culture chinoise dans le monde afin qu'elle corresponde à son rang de puissance économique et à son statut international.
L'approche chinoise pour un soft power plus puissant
Cette partie traite des recommandations proposées par des intellectuels chinois pour renforcer le soft power. Il convient de noter d'emblée que la plupart des analystes pensent que la Chine devrait se concentrer sur son hard power et développer le soft power sur la base du progrès économique, technologique et militaire. Beaucoup, cependant, proposent de nouvelles idées pour renforcer cette «puissance douce».
Une offensive culturelle : tendre la main au monde
En accord avec la perception dominante, selon laquelle la culture importe de plus en plus, les officiels, comme les spécialistes mettent l’accent sur le renforcement du soft power au plan culturel. L'édition 2006 des lignes directrices nationales de planification du développement culturel insiste sur la nécessité d’élaborer une stratégie permettant de mettre en valeur les produits culturels chinois et de promouvoir activement la culture chinoise dans le monde. Parmi les grandes orientations que ce document propose, on retiendra les suivantes : utiliser les occasions qu’offrent les divers festivals pour promouvoir la compréhension de la culture chinoise ; participer activement à la prise de décisions internationales pour faire valoir les points de vue de la Chine, cultiver des réseaux internationaux de vente de produits culturels chinois et fournir un appui aux principales entreprises culturelles basées à l’étranger. Zhao Qizheng, ancien directeur de l'Office national d'information du Conseil, a déclaré que la Chine devrait considérer la relance de sa politique culture et le renforcement de sa communication culturelle avec le monde extérieur, comme vitale pour le pays (74).
Le gouvernement chinois a beaucoup fait, ces dernières années, pour promouvoir les échanges culturels avec le monde extérieur. Ces efforts comprennent sa participation aux programmes d'éducation des Nations Unies, à la Conférence intergouvernementale sur les politiques culturelles pour le développement en 1998 (Unesco) , à la Semaine de la culture de la Chine de Paris en 1999, aux cycles sur la culture chinoise, en 2000, aux États-Unis, au Festival de la Chine lors de la Semaine Asie-Pacifique en 2001, à Berlin, à l'année chinoise en France, qui s’est déroulée d’octobre 2003 à juillet 2004, au sixième festival des arts asiatiques, à la tournée culturelle chinoise en Afrique, à l’Année de la Russie en Chine, en 2006, et à l'année de la Chine en Russie, en 2007. La diaspora chinoise à travers le monde, cela fut aussi souligné, constitue une bonne plateforme pour la promotion de la culture chinoise (75). Le gouvernement chinois a également alloué des fonds importants, ces dernières années, au soutien de partenariats avec diverses universités, à la création d'Instituts Confucius à travers le monde, afin de promouvoir des programmes éducatifs pour diffuser la langue et la culture chinoises.
Des rapports officiels déclarent qu’il incombe aux spécialistes de la philosophie, des sciences humaines et sociales de promouvoir l'influence de la civilisation chinoise à travers le monde. Leur mission est de promouvoir les valeurs culturelles traditionnelles chinoises en mettant l’accent sur le principe d'« harmonie ». Comme nous l’avons mentionné, des analystes chinois affirment que, bien que la civilisation occidentale moderne ait dominé l'histoire de l'industrialisation, elle ne peut pas, nécessairement, apporter de solutions efficaces aux différents défis actuels, comme la dégradation de l'environnement, la confusion qui règne en matière d’éthique sociale, les conflits internationaux et régionaux. La culture traditionnelle chinoise, selon leur point de vue, met l’accent sur le fait de « donner la priorité aux êtres humains » (yi ren wei ben), qui peut permettre de surmonter l'obsession, manifeste à l'Ouest, d’un matérialisme tout-puissant et de résoudre la crise grandissante de l'humanité, crise qui se révèle être de plus en plus spirituelle, en inversant le cours d’une dégradation de l'environnement naturel et en bridant l’escalade des conflits internationaux (76).
Les valeurs politiques et les institutions : officiels versus critiques
L'élite politique chinoise et les médias d'État continuent de prôner leur adhésion à l'idéologie marxiste et socialiste traditionnelles, tout en affirmant développer une civilisation aux valeurs spirituelles (77). Selon des déclarations officielles, la Chine doit faire davantage d'efforts pour construire un système fondé sur des valeurs fondamentales socialistes afin d'améliorer la cohésion de la nation chinoise. Construire un système fondé sur des valeurs socialistes, par conséquent, devrait être la tâche principale de la modernisation du soft power de la Chine. Un marxisme sinisé devrait continuer à être l'idéologie guidant le parti et le peuple. Les aspirations communes du socialisme aux couleurs de la Chine devraient servir de force de cohésion. L'esprit de patriotisme, de réformes et d’innovation devrait être utilisé pour inspirer le peuple (78). Bien que les décideurs chinois aient conscience de l'importance de la culture dans la promotion du soft power, ils considèrent encore le marxisme comme le cadre politique au sein duquel la Chine doit promouvoir son développement culturel (79).
Beaucoup d'intellectuels libéraux mettent toutefois l'accent sur ce qui constitue un obstacle majeur au soft power chinois. Qian Chengdan, professeur d'histoire à l'Université de Pékin, qui a donné des conférences destinées aux membres du Bureau politique du PCC, fait valoir que la montée en puissance de la Chine et l'augmentation de son soft power nécessite la création d’un plus grand nombre d’institutions dans divers domaines : économique, social, culturel, juridique et politique, afin d’assurer une transition entre l’autorité régissant les hommes et l’autorité de la loi (80). Un autre chercheur fait valoir que, outre les changements importants qui sont nécessaires au modèle chinois – par exemple, pour le rendre plus durable, ouvert, libre et harmonieux – , la Chine doit devenir, à terme, un État de droit, afin de permettre l'application universelle d’une expérience qu’elle pourrait faire valoir aux autres États développés (81).
D'autres chercheurs affirment explicitement que la croissance du soft power de la Chine passe par le fait d’établir une série de valeurs permettant d’unir la population chinoise, et qu’elles soient suffisamment convaincantes, intéressantes et attrayantes à l'extérieur du pays. Un auteur propose que la Chine promeuve les valeurs de paix, de développement, de coopération, de démocratie, de justice et des droits de l'homme afin d'accroître son soft power (82). Un autre fait valoir qu’un attrait universel pour les valeurs chinoises passe par le développement économique, la stabilité et l'harmonie. La tâche de la Chine est d'intégrer, d'institutionnaliser et de rendre ces valeurs opérantes (83).
Relations publiques : accroître l'influence des médias chinois
Une autre raison pour laquelle la Chine est en retard, en matière de soft power, c’est que les efforts précédents et actuels de la Chine se concentrent sur l'héritage culturel traditionnel chinois ; le gouvernement n’a, entre-temps, pas excellé dans la conduite des relations publiques internationales, en particulier lorsqu'il s'agit de leurs rapports aux médias occidentaux, selon certains chercheurs. Les médias occidentaux se sont, par conséquent, focalisés sur les points négatifs de la Chine (84). Une autre raison de la faiblesse du soft power est due à d’insuffisants investissements financiers en matière d’outils de communication (85). La solution à ce problème est double : premièrement, la Chine doit développer des stratégies plus efficaces pour traiter avec les médias de l'Ouest et, deuxièmement, la Chine doit augmenter la place de ses médias dans sa communication internationale.
Conclusions
Ces dernières années, officiels et universitaires chinois ont largement traité de la question du soft power et de ses implications dans les affaires étrangères de la Chine. La popularité du soft power en Chine reflète, peut-être, une forme d’enthousiasme populaire due à la montée en puissance de leur nation, mais aussi d’une sensibilité à tout ce qui peut avoir un impact sur l’ascension de la Chine. Les officiels et universitaires chinois, qui suivent le cadre conceptuel élaboré par Nye, nous ont beaucoup éclairés sur les sources, les potentiels, les pratiques et les objectifs du soft power dans le contexte chinois.
Certaines choses, cependant, demeurent encore mal connues. Par exemple, comment le soft power peut-il trouver sa traduction dans la réalisation de certains objectifs de politique étrangère ? Cette question est particulièrement sensible lorsqu’on parle de la culture comme principale source de pouvoir d’attraction. Il ya peu de suggestions concrètes sur la façon dont la vision du monde « harmonieux », à la chinoise, permettrait de restructurer l'ordre mondial, et, à ce sujet, la Chine n’a élaboré ni proposition ni étude. Il s'agit, ce faisant, d’une preuve essentielle d’absence de stratégie, en matière de soft power, émanant de cette grande puissance. En outre, les études empiriques et de cas spécifiques font défaut quant il s’agit d’aborder la façon dont la politique étrangère chinoise, et sa participation dans les institutions internationales, modifient son soft power.
Il existe, autre point essentiel, une référence constante dans le discours chinois au contexte national, sa culture, ses valeurs et ses institutions. Cette orientation intérieure implique que la Chine elle-même est dans une phase d'importants changements culturels, économiques, sociaux et politiques. Cet état fluctuant implique, également, que de nombreuses sources du soft power chinois sont encore incertaines, en attendant une transformation fondamentale de l'État chinois et de la société. Ces incertitudes se reflètent dans les débats parmi les chercheurs chinois, même si certains points de vue sont partagés par la majorité des analystes. Le contexte politique national a, en outre, un impact sur la compréhension chinoise du soft power. Par exemple, dans l'analyse de l'influence des médias comme une source de soft power, très peu d'analystes chinois s’intéressant au « soft power » se rendent compte que les médias occidentaux, qui ont le pouvoir de façonner les opinions à travers le monde, ne constituent pas de simples outils soumis à leur gouvernement. Les médias occidentaux, en particulier les médias américains, ont joué un rôle crucial dans le déclin de la réputation du gouvernement américain, au sein de la communauté internationale, peu après l'invasion de l'Irak.
La tendance officielle, qui est de s’agripper aux derniers fétus de paille idéologiques, pourrait avoir une incidence négative sur le soft power de la Chine. Premièrement, étant donné les tendances des décideurs, des ressources importantes continueront à être affectées à des projets de recherche proches de l'idéologie officielle, le nouveau projet marxiste en étant un bon exemple. Deuxièmement, l'idéologie donne aux chiens de garde politiques et idéologiques le pouvoir de censurer tout travail, parfois sans motif et arbitrairement, qu'ils jugent inaptes pour des raisons politiques. Troisièmement, il décourage l'innovation intellectuelle. Et, sans doute, c’est là le point plus important, le discours officiel en vigueur est de nature à faciliter un processus de ralentissement des réformes politiques. Compte tenu de la prédominance des idéaux idéologiques et politiques occidentaux, la stagnation politique, en Chine, la maintient dans une position défensive. Au lieu de façonner une vision du monde et de s’inscrire dans le courant des affaires mondiales, et par conséquent du soft power, l'élite chinoise est cantonnée à la défensive.
À la lumière de tous ces facteurs, il est compréhensible que le discours chinois sur le soft power lui-même témoigne d’un manque de confiance et de force. Cela est particulièrement évident si on le compare aux débats américains sur le même sujet. Les analystes chinois semblent minimiser, ou négliger, l’influence du soft power et sa dynamique sur les autres pouvoirs, et discutent rarement de l'idéologie politique, de leurs croyances, ou de leur potentiel, pour promouvoir le soft power de la Chine. Ils sont plutôt enclins à fonder leurs arguments sur la relativité, soulignant le caractère relatif de la culture et l'idéologie, alors que l'analyse américaine de la puissance d’attraction est relativement absolue dans sa défense du caractère universel de l'idéologie américaine, du système sociopolitique, des croyances et des principes (86).
Les voix officielles chinoises, le plus souvent, mettent résolument l'accent sur le respect de la diversité, et son importance, qu’elle soit culturelle, sociale, politique ou idéologique, au plan mondial. L'accent mis sur la diversité va clairement à l'encontre de l'insistance de l'Ouest à promouvoir sa notion influente d’universalité, pour le monde entier, y compris en Chine, ce qui pourrait lui poser un grave défi quant à sa position dominante. Le manque de confiance de la Chine reflète, également, le fait que le système sociopolitique chinois n'est pas en phase avec le discours politique mondial, ni avec l'atmosphère d'ouverture politique et de pluralisme qui sont devenus les normes dominantes. C'est peut-être pourquoi documents ou déclarations officielles soulignent le rôle de la culture en tant que source de soft power de la Chine. La Chine est réticente à promouvoir le soft power de façon agressive, car dans ce cas, cette volonté de s’affirmer pourrait être interprétée, en Occident, comme une stratégie visant à le défier. Pékin craint que, s’il orchestre son « soft power » de façon trop appuyée, cela ne soit utilisé par certains observateurs occidentaux pour parler, preuve à l’appui, d’une « menace chinoise » (87).
La Chine a, en effet, beaucoup fait pour promouvoir son soft power. Ces efforts portent, à grande échelle, sur un large éventail d’activités culturelles organisées dans d'autres pays, en investissant d’importants financements afin de cultiver une meilleure image de la Chine, promouvoir ses médias de masse dans les communications internationales ou pour parrainer les Instituts Confucius à travers le monde. Pourtant, malgré ces efforts, les intellectuels chinois semblent incertains du destin ultime du soft power de la Chine. De nombreux écrits d’analystes Chinois font écho à cette thèse selon laquelle « le soft power reste l’affaire de Pékin et la Chine a encore un long chemin à parcourir pour devenir un véritable leader mondial » (88). Il est peu probable que la Chine, contrairement à ce que de nombreux observateurs craignent, à l'Ouest, soit à même, dans un avenir prévisible, d’élaborer une stratégie de soft power propre à défier l'ordre international existant.
Li Mingjiang, professeur adjoint à la S. Rajaratnam School of International Studies, Université technologique de Nanyang
Mise en ligne : septembre 2011
Texte original publié en anglais en 2008 : « China debates soft power » est paru en version anglaise dans la revue Chinese Journal of International Politics, vol. 2, issue 2, Oxford University Press, Oxford, Royaume-Uni, 2008.
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Traduction : Sébastian Reichmann








